changement/s

Je ne sais pas à quel moment j’ai arrêté de pleurer tous les jours, après des mois à cohabiter quotidiennement avec les larmes en tout genre — les silencieuses et celles qui ressemblaient à des cris, celles de la rage et du désespoir, celles qui se mélangeaient à des souvenirs heureux et furtifs, celles de la fatigue d’avoir trop pleuré. Éventuellement, sans m’en rendre compte, les pleurs se sont faits moins violents, moins fréquents.

Pendant longtemps ensuite, la vue d’une poussette, d’un ventre arrondi ou d’un bébé de l’âge de Paul suffisait à me chambouler, à désorganiser mes heures et mes journées. Ça s’est poursuivi après l’arrivée d’Aimé, mais petit à petit, j’ai retrouvé un genre de normalité émotionnelle. Les bonnes journées ont pris le dessus sur les moins bonnes. Les moments de découragement et de tristesse débordante se sont espacés.

Ils sont devenus rares.

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sur/vivre

Le soleil brille sur cette journée marquée par mon humeur pluvieuse.
Il n’y a rien de particulier qui ne va pas, que cette période de l’année, pleine de souvenirs des brèves semaines partagées avec Paul, qui se révèle difficile. Il n’y a rien qui ne va pas. Alors je m’entends répondre comme si de rien était aux « comment ça va? » qui ponctuent ma journée.

Je ne sais pas trop quoi faire pour vivre cette tristesse qui m’habite. Un petit bout de réponse se situe certainement dans l’accueil. Laisser être ces sentiments, aller à leur devant, sortir dehors pour les vivre dans l’hiver, dans le temps froid que j’associe à Paul,  les inviter à venir se réchauffer en moi. Accueillir ce qui vient, ce qui est.

Comme le dit si éloquemment Fanny Britt, à Plus on est de fous, plus on lit*, « le deuil, c’est comme le brainstorm, pas de censure permise » (écoutez son intervention ici, c’est superbe, et notamment à partir de 5:45).

Pas de censure, pas de date de péremption, pas de mode d’emploi.

Qu’une ligne de conduite très générale.
continuer à vivre / (faire) vivre les souvenirs / (sur)vivre

 

—–

* Merci à Sara d’avoir partagé cet extrait

émotive 

Une semaine tout juste depuis son arrivée. Je baisse les yeux sur Aimé et les petits plis de son cou, sa peau de nouveau-né qui pèle un peu, ses petites mains curieuses font enfler en moi un sentiment de tendresse sans fond, mêlé d’un intense désir de protection. Dix fois, cent fois par jour et par nuit, je m’assure qu’il respire. Je pose la main sur sa cage thoracique pour en sentir les mouvements, je lui caresse la joue pour qu’il réagisse doucement, je guette les sons légers qu’il émet pendant le sommeil. Un instant, alors, je me sens rassurée. Mais par moments, je suis emportée par le savoir intime que je ne peux pas tout contrôler, ni le protéger des aléas de la vie. Par moments les larmes m’envahissent, mélange de peur et d’amour pour ce tout petit être dont nous avons la charge, de tristesse et de frustration de n’avoir rien pu faire pour protéger son grand frère de la mort.

Je suis émotive.

Ça va de soi, j’imagine.

Pourtant, depuis cinq jours, je rejoue dans ma tête les interactions que j’ai eues avec cette infirmière dont le ton donnait à ce qualificatif toutes les caractéristiques d’un diagnostic inquiétant, voire d’une insulte.

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passé composé

Je me sens parfois complètement calme par rapport à l’absence de Paul. Bien malgré moi, j’arrive à penser à sa mort, ou même à en parler, sans être submergée par les émotions. Parfois, ça m’inquiète un peu. Je me sens déconnectée et je me demande ce que ça veut dire par rapport à qui je suis, et à ma façon de vivre mes émotions. J’ai longtemps eu les mêmes inquiétudes par rapport au deuil de mes parents. Je me souviens de multiples conversations où, après avoir annoncé que mes parents — oui, les deux — étaient décédés, je faisais face à la réaction choquée de mon interlocuteur ou interlocutrice sans pouvoir démontrer de sentiments, sans pouvoir prendre un air adéquatement affligé. Je me suis souvent entendue minimiser la situation de mon mieux. « C’est comme ça, c’est correct ».

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couché/e/s

4 janvier. Je suis couchée sur la table d’opération. Les bras étendus de chaque côté de mon corps, plein de bleus suite aux multiples tentatives d’installer un cathéter dans l’un puis l’autre de mes avant-bras. Les bras en croix, le corps tremblant sous l’effet combiné du froid, de la péridurale et de la peur. Derrière le champ stérile, j’entends la médecin parler de moi à une infirmière comme si je n’étais pas dans la pièce. Je me sens tellement seule. Je combat pour ne pas laisser la peur prendre le dessus. À ce moment-là, je pense à travers mes larmes que je ne pourrais pas me sentir plus en détresse.

5 janvier. La détresse a fait place à un sentiment de bonheur mêlé d’incrédulité. Notre bébé nous a rejoint dans la chambre qui est petite mais que je peine à traverser, bloquée dans mes mouvements par les agrafes qui balafrent mon ventre. Mais Paul est là. Il va bien. Il pleure un peu, il boit, il dort. Notre plus grand problème est l’horaire hospitalier qui défie toute logique et qui nous coupe dans le rythme que Paul semble déjà vouloir imposer. On a un peu de visite. Un oncle attendris. Des grands-parents déjà gaga. Deux amies qui improvisent un festin de sushi que nous dégustons autour du lit. Je suis rassasiée. Fatiguée, heureuse.

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son

Pendant les jours qui ont suivis la mort de Paul, son absence me semblait complètement irréelle. Nous venions de passer quatre semaines ensemble, quatre semaines où, comme j’essayais d’expliquer hier, c’est sa présence qui était un peu éthérée, pas complètement fixée dans la réalité. Dans ma réalité.

Certains jours, l’absence de Paul est difficile à réaliser, à réellement saisir. Dans la maison, les photos de lui sont bien visibles. Dans notre chambre, son urne l’est aussi. Dans mon corps, sur mon corps, les traces de son passage sont claires.
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