pænser

Je manque de temps pour être triste.

Je me suis entendue dire ça à P. récemment.

Il ne s’était pas passé quelque chose en particulier, pas de drame devant absolument être vécu au moment où il arrive. Pas d’urgence. Simplement l’accumulation de petites tristesses, de petits vides, et la réalisation que je manque de temps pour les vivre.

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seul.e.s

« Prenez le petit chemin derrière la maison. Ensuite vous marchez sur l’aboiteau. Peut-être 500 mètres. Vous pouvez pas manquer le parc. »

L’idée me semble bonne. Ça va faire du bien à Aimé de se dégourdir les jambes et de jouer librement. Surtout qu’on a passé la matinée à s’occuper de lui sans trop y mettre de cœur, occupé.e.s à essayer de préparer les bagages pour une dizaine de jours de camping.

« Vous allez voir, c’est comme une épave de bateau. Elle s’appelle Et vogue Aimée. » L’idée semble encore meilleure alors. Incontournable.

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j’aurais aimé que tu sois là

mon Paul,

Hier on est allé.e.s à l’anniversaire des jumelles.

Je me rappelle leur avoir parlé de toi quand tu n’étais qu’une promesse… Elles avaient si hâte de te rencontrer. Je me rappelle leurs questions, chaque fois que je les voyais. « Est-ce que le bébé est encore dans ton ventre? » Je me rappelle avoir répété « quand ça sera Noël, le bébé va arriver ». (Je voulais croire que tu arriverais quelques jours d’avance!)

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parallèles et paradoxes

Je prends un bain avec Aimé. Au sec, ses cheveux fins sont encore presque invisibles mais une fois mouillés, on les repère plus facilement. À travers les rosettes, j’entrevois le petit garçon châtain que je l’imagine devenir. Derrière sa tête, la peau lisse de son cou monte haut avant de céder le terrain à une unique et minuscule boucle de cheveux saturée d’eau.

En l’examinant, je ne peux m’empêcher de penser à cette mèche de cheveux de Paul, prélevée à ce même endroit de sa tête quelques heures avant sa mort. Il avait plus de cheveux qu’Aimé. Ils étaient plus foncés aussi. Presque noirs, comme les miens. Je ne peux m’empêcher de penser que ce serait presque impossible d’essayer de couper une mèche des cheveux à Aimé.

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peut-être

C’est peut-être l’automne, la lumière qui commence à se faire plus rare. C’est peut-être le changement de rythme que m’impose mon changement d’occupation, et le temps qui se fait plus rare pour me tourner vers l’intérieur. C’est peut-être le temps qui passe, le deuxième anniversaire de Paul qui se profile à l’horizon pas si lointain. C’est peut-être cette rencontre à laquelle je vais participer demain, un rassemblement de ma famille Leclerc. C’est peut-être un peu tout ça qui me plonge dans une mélancolie étrange.

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Les semaines estivales de contemplation et la rentrée qui m’a tenue trop occupée ont cédé le pas à cette saison entre-deux, cette saison qui s’explique mal, porteuse de larmes douces, pleines de fatigue et d’amour et d’ennui. Des larmes un peu pour tout, au pourquoi pas trop clair.

Je pleure pour Paul. Je pleure des pleurs confus parce qu’il n’est pas là, parce que nous découvrons avec Aimé ce que nous aurions dû découvrir avec lui. Je pleure de ne pas déjà connaître le secret pour habiller un bébé à cette saison, sans qu’il n’ait trop chaud ou trop froid.

Je pleure peut-être un peu aussi parce que ma mère n’est pas là pour me raconter l’histoire de cet habit que mon frère et moi avons porté et que j’ai mis à Aimé aujourd’hui. Et parce qu’elle ne sera pas là avec nous dans quelques semaines, quand Aimé va rencontrer sa mère à elle.

Je pleure peut-être un peu aussi parce que demain, à cette rencontre de sa famille élargie, mon père ne sera pas là. Il n’aura même pas pu refuser cette invitation qui ne l’aurait peut-être pas enthousiasmé. C’est peut-être pour ça, parce qu’il ne sera pas là, parce qu’il n’est pas là, que je me suis égarée dans une suite de recherches virtuelles pour trouver des articles qu’il a écrit. Je ne ne lirai probablement pas ces textes — Organisation spatiale d’un assemblage d’araignées et stratégies d’exploitation des ressources : approche expérimentale et modélisation; Écologie des populations d’ombles de fontaine et d’ouananiche de la rivière M6o — mais j’aime savoir qu’ils sont enregistrés dans mon ordinateur. Ses mots, son nom, me servent de point de repère dans ces instants de tristesse mal expliquée… Ils m’aident à la catégoriser, peut-être. Des larmes pour cet article, publié un mois avant sa mort, où il est identifié comme « Author for correspondence », d’autres, pas tout à fait les mêmes, parce qu’il n’est pas là pour voir son petit-fils grandir, parce qu’il ne pourra pas l’amener cueillir des champignons, ou observer les oiseaux.

Je ne sais pas trop pourquoi je pleure ces jours-ci.
Mais ça suffit peut-être de laisser les larmes couler.
comme les ouananiche dans la rivière M6o…

prendre soin

J’ai tellement attendu pour enfin pouvoir prendre soin. Tout m’a manqué après la mort de Paul, et ce n’est qu’un aspect de ce qui laissait un vide dans ma vie, mais j’avais hâte de pouvoir m’occuper d’un petit. Je crois que cette envie de prendre soin était au cœur de mon désir d’avoir un enfant. Pendant les mois après le décès de Paul, je ne savais pas comment rediriger cette envie de le tenir près de moi. Au chaud. En sécurité. Je sentais son absence avec tellement d’intensité, un vide immense entre mes bras. Un vide que rien ne pouvait combler.

Aimé n’a pas remplacé Paul. C’est absolument clair pour moi.
Mais la présence d’Aimé a rempli ce vide qui m’habitait, qui m’entourait, me suivait à la trace.

Prendre soin d’Aimé, malgré les difficultés ordinaire que cela comporte, me permet de colmater cet espace creux, de contrebalancer tout ce rien qui me pesait tant. Lui donner — du temps, du lait, de l’amour — m’emplit, me comble.

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