l’histoire de Paul

J’arrive mal à dire ce qui est arrivé à Paul, mon bébé.
J’écris pour que son histoire existe même si elle me fait mal…

Paul est né le 4 janvier 2014, quatre jours après la date prévue d’accouchement. Il est né par césarienne d’urgence, après plus de 24 h de travail qui n’a pas abouti.

Son arrivée a donc été difficile : plus de 50h se sont écoulées entre la rupture des membranes et la naissance, heures que j’ai passées entre la maison, la maison de naissance puis l’hôpital. Le long accouchement s’est soldé par une infection de mon placenta, qui risquait d’avoir été transmise à Paul. Il a donc du recevoir des antibiotiques de façon préventive. Même si l’accouchement et le séjour à l’hôpital étaient en rupture avec mes espoirs initiaux d’accouchement naturel, tout allait bien. Il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Paul était en pleine forme, tétait comme un champion et multipliait les bons résultats aux divers tests. 

Après trois jours, nous avons tous les deux reçu notre congé.

Rentrés à la maison, nous avons apprivoisé cette nouvelle vie de famille avec bonheur.

 Pendant trois semaines, nous avons eu l’énorme chance de partager des jours heureux avec notre petit marcassin. On a eu de la visite, on a été visiter la famille, le chalet. On est sortis se promener, bien emmitouflés, avec Paul dans l’écharpe porte-bébé. Tous les deux, on a aussi passé beaucoup d’heures collés, de jour et de nuit, pendant que j’allaitais. Le papa de Paul, P., et moi, on a chanté des chansons et lu des livres à Paul. On lui a chuchoté plein de mots doux, on l’a admiré, on l’a filmé, on l’a photographié, on a ri de ses pets et de ses mouvements parfois brusques pendant le sommeil. Bref, on a eu le temps d’être des parents gaga.

Ça allait si bien que P. est retourné au travail un peu plus tôt que prévu, pour garder des journées de congé qui nous permettraient de partir en voyage tous les trois un peu plus tard dans l’année.

Le 29 janvier, après avoir passé une matinée tranquille, et reçu de la visite, P. est parti travailler. De mon côté, j’ai pris Paul dans l’écharpe pour aller chercher des photos que j’avais fait développer pour envoyer à ma famille en France. J’ai donc marché, j’ai récupéré mes photos, et j’ai été au comptoir postal pour envoyer mes photos. En entrant dans la pharmacie, Paul s’est mis à pleurer. Je l’ai sorti de l’écharpe. Il avait chaud et probablement faim puisque ça faisait un moment que je ne l’avais pas allaité. Comme je venais juste de lire pour la deuxième fois un petit livre sur le portage où l’auteure expliquait comment allaiter son bébé dans l’écharpe, j’ai décidé d’essayer. J’ai installé Paul qui s’est mis à téter et qui s’est calmé tout de suite. Tellement que je me suis mise à regarder les photos pour finaliser mes envois.

Au bout de quelques minutes, comme je ne le sens plus téter, je crois que Paul s’est endormi. En voulant le replacer correctement dans l’écharpe pour qu’il puisse dormir pendant la marche de retour à la maison, je vois du sang sur son visage et sur mon sein. Je le sors du porte-bébé et je m’aperçois tout de suite qu’il ne va pas bien du tout. Son teint est très pâle et son corps n’a pas de tonus. Je dis à l’employée du comptoir postal d’appeler l’ambulance et je cours vers la section pharmacie, me disant que peut-être quelqu’un saura quoi faire. Je pleure, je demande vainement à Paul ce qui se passe.

Au comptoir de pharmacie, l’employée recompose tout de suite le 911. Quand la personne au bout du fil nous demande si Paul respire encore, je répond oui. On voit des bulles d’air à travers le sang sur son visage. J’espère, le temps d’un instant m’être trompée, que ce ne soit qu’un banal saignement de nez. Je me dit que j’ai peut-être réagi trop vite et trop fort, comme une nouvelle maman trop inquiète. Mais ça ne dure qu’un instant.

La personne du 911 nous dit de coucher Paul par terre, de dégager ses voies respiratoires. Très rapidement, quelqu’un dit que l’ambulance vient d’arriver. Je répète à Paul de s’accrocher, moi-même je m’accroche à l’espoir que les ambulanciers vont tout régler.

Ils arrivent enfin et me demandent ce qui s’est passé tout en découpant les vêtements de Paul pour commencer la réanimation. L’un des ambulancier me parle sur un ton accusateur, deux policiers arrivent, me posant aussi plein de questions. Je pleure en essayant de répondre mais je suis tellement angoissée que mes idées se bousculent. Je me sens coupable à cause de leur ton. J’ai envie de leur gueuler de s’occuper de mon bébé au lieu de me parler. Au bout de quelques minutes, ils sont prêts à emmener Paul à l’hôpital. Entre temps, j’ai appelé son papa pour qu’il nous rejoigne.

On part en ambulance. Il me font embarquer devant. Je ne vois que la tête des deux ambulanciers penchés sur Paul. Je suis complètement paniquée. Je parle à Paul sans le voir mais je vois bien que les choses vont très mal.

L’ambulance arrive enfin à l’hôpital, P. est déjà là. Je sais que c’est grave. Ils nous font patienter dans une salle avec la travailleuse sociale et un des policiers. Ils ne nous laissaient pas une seconde seul-e-s. Par moments, je sens mes jambes se dérober, mon cœur lever.

Finalement, un médecin vient nous voir. Il nous  dit que quand Paul est arrivé, il était décédé mais qu’ils ont réussi à le réanimer. Mes jambes qui lâchent encore, je m’entends étouffer un cri. On nous laisse enfin aller voir Paul, toujours escortés par un policier. Il est minuscule sur la civière, entouré d’une douzaine de personnes qui s’affairent. Je sens mes tripes se tordre. J’ai tellement mal de le voir comme ça.

Quelqu’un nous explique que dès que Paul est assez stable, ils vont le transférer au CHUL. Le temps passe vite et lentement à la fois. Éventuellement, le transfert se prépare. P. et moi, on monte dans la voiture de police. Le trajet avec la sirène allumée en pleine heure de pointe est un peu surréaliste. On arrive vite mais finalement, on doit encore attendre dans une salle pendant que Paul est pris en charge.

Après ce qui me semble être une éternité, le médecin et une résidente viennent nous parler. Paul est dans un état stable mais critique. Le pronostic n’est pas clair mais on peut aller le voir. Il est dans une chambre vitrée, tout petit, sur ce qui ressemble plus à une table qu’à un lit, branché de partout.

Pendant les trois jours qui suivent, notre monde se réduit soudainement aux quelques mètres entre la chambre de Paul et le petit salon des familles, où nous nous réfugions quand le désarroi prend le dessus. Petit à petit, les membres de nos familles se joignent à nous, se relayant pour nous aider à faire face. Les spécialistes se succèdent pour ausculter Paul mais ne réussiront pas à répondre à nos questions. Les pourquoi restent sans réponse.

Après environ 48h entrecoupées de nouvelles plus ou moins pessimistes, nous rencontrons le médecin responsable du dossier, la résidente et la neurologue. Jusque là, je me suis accrochée au tout petits bouts d’espoir qu’on a reçus — minuscules en fait — et j’ai essayé de ne pas me laisser abattre par les nouvelles moins encourageantes. Mais la rencontre de ce vendredi soir me laisse démolie.

Paul n’a plus d’activité cérébrale. Ses chances de rémission sont nulles. Nous sommes devant le choix que je ne voulais absolument pas envisager : souhaitons-nous la survie de notre bébé à tout prix ou sommes-nous prête et prêt à le laisser partir? Ce soir-là, pour la première fois depuis notre arrivée à l’hôpital, nous sortons, P. et moi, dans la nuit froide pour essayer de réfléchir.

Nous pleurons de désespoir mais finalement, nous voyons la situation de la même façon. On a décidé, au milieu des larmes de laisser partir Paul. De le débrancher. C’est plus cru, dit comme ça, mais je ne sais pas si ça traduit mieux la réalité. La réalité, telle qu’on l’a vécue, c’est que qu’il était déjà parti. Le Paul qui avait existé, porteur de mille promesses d’avenir, n’était déjà plus là.

Le maintenir en en vie, dans cette situation irrémédiablement précaire aurait peut-être donné un sens à notre existence de parents. Pour un temps, nous aurions pu remplir notre quotidien de tous ces gestes qui ont/auraient fait de nous des parents. Pendant un temps peut-être, nous aurions pu nous replier sur ce rôle. Sur la mission de le maintenir en vie.

À la place, nous avons invité nos proches à dire au revoir à Paul. Nous avons pris ses empreintes, nous l’avons lavé une dernière fois, nous l’avons emmailloté dans sa doudou de bambou. Puis, quand tout a été prêt, quand nous avons été aussi prête et prêt qu’on le serait jamais, Paul a été extubé. Il a continué de respirer seul un bon moment, de plus en plus difficilement… puis il s’est éteint.

Nous sommes restés près de lui, nous ses parents, et nos familles, pour lui dire adieu.

34 réflexions sur “l’histoire de Paul

  1. L’histoire de Paul est une véritable tragédie. Nous sommes encore abasourdies par le traitement que tu as reçu de la part des ambulanciers…totalement inacceptable. Paul a été entouré d’amour et est encore entouré d’amour. Votre petit garçon est sans aucun doute heureux d’avoir de bons parents comme vous. Nous souhaitons un dodo paisible à Paul et du courage aux parents.

  2. Vraiment trop triste comme histoire… Toutes mes condoléances à toi et à ton conjoint, on ne devrait jamais survivre à nos enfants…
    J’veux pas paraître agressante, mais ils savent ce qui s’est passé finalement?

    • Merci, sincèrement.
      Il reste encore pas mal de zone d’ombre sur ce qui s’est passé… une combinaison de facteurs, dont certains inexpliqués. On aurait souhaité une réponse claire mais finalement on apprend à vivre ave l’incertitude…

  3. Je viens tout juste de tomber sur ton blogue un peu par hasard Typhaine. Je suis très touchée par ton histoire et je veux simplement prendre quelques secondes pour te dire que je te souhaite sincèrement de retrouver du bonheur et de la sérénité dans les mois à venir. xxx

  4. Oh boy !!!! Je suis terriblement triste pour vous !! Perdre un enfant dans son bedon doit être tellement difficile… Mais en perdre un avec qui ont a eu l’occasion de partager le quotidien …!! Horrible !! Sans vouloir te sembler sans cœur… Qu’est ce qui a causé le départ de Paul ? Est ce relié à l’allaitement en écharpe ??

  5. Il n’y a pas de mots magiques pour trouver le réconfort. Je ne sais donc pas quoi écrire.
    Mais je vous souhaite de tout coeur de trouver la paix et de vivre une belle vie.

  6. Personne ne mérite de vivre ce que vous avez vécu. Il n’y a pas forcément une raison pour laquelle c’est arrivé. Vous avez pris la meilleure décision, aussi dure soit elle, que de le laisser partir vers un monde meilleur. Je vous souhaite de trouver la paix intérieur et d’apprendre à apprivoiser ce vide.

  7. Des larmes, et des larmes, et des larmes en vous lisant… Cela me renvoie si douloureusement à l’histoire de ma propre petite fée, partie comme votre Paul, en 3 jours….
    A croire qu’il y a un lien entre parents endeuillés, car j’ai l’impression en vous lisant d’être revenue à ce moment si douloureux de la mort de mon enfant, ce moment où l’on ne comprend pas, ce moment où la douleur est un puits sans fond….

    Courage à vous ! J’aime à croire que nos anges jouent ensemble….

    • Merci beaucoup pour votre message.
      En effet, il semble parfois y avoir des liens invisibles tissés entre les histoires des bébés partis trop vite…
      Bon courage de votre côté aussi.

  8. Il n’y a aucun mot qui pourrait soulager la peine que vous devez ressentir. Tout parent redoute une t’elle situations.

    Vous avez dû choisir des mots qui raconte toutefois une splendide histoire et par lesquels vous transmettez tout l’amour que vous avez pour Paul.

    Mes sincères condoléances. Soyez forts et surtout, nous vous culpabilisez pas. Faites vous confiance, il est clair que vous êtes de bons parents.

  9. Je viens tout juste de vous lire. Ayant vécu l’euthanasie de mon père à 13 ans, et récemment nouvelle maman, je compatis TRÈS sincèrement. Je pleure à chaudes larmes, toutes les émotions remontent. Je sais que le deuil est cyclique et qu’avec tout ce qui bouge ces jours-ci dans vos vies, cela doit être difficile. Je vous envoie donc encore plein d’amour, de soutien et de paix. Merci d’avoir partagé votre vécu, c’est difficile, mais cela fait du bien à la fois. Grand câlin virtuel à vous et vos proches. Félicitations Paul d’avoir choisi de si bons parents, bon voyage pour la prochaine étape.

  10. Franchement je suis terriblement affectée par votre histoire. Je pense beaucoup à votre ptit Ange……Notre fils Tom qui aura bientôt 9 mois à eu 2 fractures (fracture du bras gauche et fracture à une côte) à l’âge de 1 mois et demi. Aucunes explications encore aujourd’hui à part peut être qu’il serait porteur de la maladie de Lobstein (une forme de la maladie des os de verre), ils attendent de voir l’évolution en grandissant. En attendant mon mari et moi, très inquiets de la santé de notre ptit Amour, avons subi des choses effroyables à l’hôpital de la part du personnel. Suspicion de maltraitance, bien sûr ils sont en droit de se poser la question car nous sommes incapables de savoir comment c’est arrivé mon mari et moi, nous l’avons retrouvé dans son lit, après sa sieste, avec son petit bras balant……..et de suite nous l’avons amené aux urgences pédiatriques. En sachant que la fracture de la côte est arrivée durant sa semaine d’hospitalisation en néonatalogie. Une enquête à été ouverte suite au signalement de l’hôpital auprès du procureur d’une soi-disante « maltraitance « (qu’est ce que je peux détester ce mot). Le procureur a vite classe cette affaire sans suite bien évidemment mais nous avons eu la protection de l’enfance sur le dos pendant 7 mois…..en sachant que Tom est notre 4eme enfant(Mathis 13 ans, Lola et Lorick 8 ans) et je suis quand même assistante maternelle depuis 5 ans. Tout cela pour dire combien aujourd’hui il est difficile pour nous de reprendre une vie normale car on s’inquiète pour notre fils, on voudrait des explications sur ce qui lui est arrivé, mais aussi nous nous sentons SALI. L’hôpital s’est excusé( nous avons été traité par certains médecins de mauvais parents rien que dans leur regard et leur façon de nous parler, sans compter les interrogatoires en permanence…..) mais je n’arrive pas à oublier….je leur en veux…..je pense beaucoup à vous et votre famille. Perdre un enfant est une douleur ingérable……Paul sera toujours près de vous, dans votre cœur et de la ou il se trouve il veille sur vous. Muriel.

    • Je suis désolée que vous ayez eu à vivre tout ça. En effet, c’est difficile de se sentir accusé-e, surtout quand on se sent déjà tellement plein-e de questionnements, voire de culpabilité…

  11. C’est terrible perdre ainsi son enfant contre son sein, vous avez dû être bouffée de culpabilité. Je l’ai été et le suis encore épisodiquement pour un beaucoup moindre mal (ma fille est née avec un retard de croissance in utero sévère non détecté, elle a aucune séquelle grave à part une taille petite), je ne peux qu’imaginer votre sentiment.
    Et ce doute sur la cause, terrible incertitude, flou qui ralentit le temps de deuil. C’est si fou de penser que juste la chaleur puisse arrêter le souffle d’une nouvelle vie, surtout que la majorité des enfants sont très couverts…
    Heureusement que vous avez pu, votre mari et vous, être soutenus par vos familles. On ne s’attend pas à perdre son enfant si tôt..
    Je souhaitais juste vous envoyer toute mon affection, même deux années après, à vous trois.

    • Merci beaucoup. En effet, le flou et l’incompréhension ont rendu la situation plus difficile qu’elle ne l’était déjà. Avec le temps, on a (un peu) appris à vivre avec cette part d’inconnu. Pour moi en tout cas, c’était nécessaire de ne pas laisser mes questionnements devenirs plus présents que mes souvenirs de Paul et mon amour pour lui.

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