pænser

Je manque de temps pour être triste.

Je me suis entendue dire ça à P. récemment.

Il ne s’était pas passé quelque chose en particulier, pas de drame devant absolument être vécu au moment où il arrive. Pas d’urgence. Simplement l’accumulation de petites tristesses, de petits vides, et la réalisation que je manque de temps pour les vivre.

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(se) souvenir(s)

Dans les semaines et les mois qui ont suivis le décès de Paul, chaque semaine portait le poids d’un anniversaire — il aurait eu six semaines, deux mois, trois mois… Paul est né un samedi soir et il est mort très exactement quatre semaines plus tard. Tous les samedis me semblaient lourds de sens, de souvenirs, d’avenir arraché. Les 1er du mois et les 4 aussi. Trois mois, six mois, neuf mois, un an…

Peu de temps après la cérémonie que nous avons organisée pour célébrer la vie de Paul et lui dire au revoir, je suis partie en voyage — en fuite — tentant d’échapper à tout ce qui me rappelait mon bébé. Les lieux, les objets, tout le temps libre qui aurait dû servir à prendre soin de lui… J’ai tenté de laisser tout ça, voulant croire que la souffrance et l’incompréhension resteraient aussi derrière moi, dans la neige et le froid.

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entre-deux

Dans un équilibre précaire

Entre celle qui, après le souper, sort spontanément un album photo. Celle qui en parcours les pages pour montrer à Aimé une photo de ses autres grands-parents, ceux qu’il ne connait pas, ceux dont il n’a pas l’occasion d’apprendre les prénoms.

Entre celle qui lui dit « grand-maman Chris-tine », pour l’entendre dire « maman ‘Tine », comme il dit « maman ‘Nise ». Celle qui a envie de faire du positif, du beau, de transmettre l’amour et l’attention que j’ai reçus.

Et celle qui a envie de gueuler que ça me fait chier.

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encore

J’ai l’impression qu’il faut que je cogne tout doucement à la porte, que je l’entr’ouvre prudemment, que je demande, en chuchotant, la permission d’entrer. Que je m’avance sur la pointe des pieds, que je me pose sans déranger. Que j’écoute le silence de cet espace que je visite peu ces derniers temps.

J’ai l’impression qu’il me faut ré-apprivoiser ce lieu, ré-apprivoiser ce lien de lettres et de mots enchevêtrés qui m’unit à Paul. Dans le quotidien, dans la maison, il y a d’autres liens. Il y a les photos, il y a les souvenirs, il y a les objets. Il y a Aimé qui, assis dans l’escalier m’explique qu’il y a « Pau’ en haut » et « Pau’ en bas aussi » et pointant de son index potelé les deux photos encadrées.

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amour caché

Je n’arrive pas à identifier exactement ce qui fait la différence. Ce qui fait qu’un vendredi matin, mal réveillée, cinq minutes après avoir fait embarquer dans la voiture quelqu’un que je n’avais jamais rencontré, je lui ai dit.

Je lui ai dit, un peu maladroitement, que j’avais deux enfants, mais que l’un était décédé. Le malaise a été palpable mais bref. Rapidement, notre attention s’est tournée vers l’entrée d’autoroute à ne pas rater, ouvrant la porte à un changement de sujet.

La situation n’a pas été particulièrement agréable ou confortable, ni pour lui (j’imagine), ni pour moi. Pourtant, au fond de moi, j’étais heureuse de ne pas m’être dérobée.

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si peu

– Je lui ai remonté son cache-cou pour pas qu’il ait froid.

C’est la deuxième fois qu’elle vient ajuster le cache-cou d’Aimé, installé en porte-bébé dans mon dos. La première fois, sans enthousiasme, je me suis contentée de lui dire qu’il aurait tôt fait de le redescendre. Je ne l’ai pas remerciée, au risque de passer pour une ingrate. Je ne la connais pas, je ne comprends pas vraiment pourquoi elle insiste pour se mêler des vêtements d’Aimé. Je n’ai pas réussi à lui dire d’arrêter non plus. Par peur de passer pour une ingrate, peut-être.

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