seul.e.s

« Prenez le petit chemin derrière la maison. Ensuite vous marchez sur l’aboiteau. Peut-être 500 mètres. Vous pouvez pas manquer le parc. »

L’idée me semble bonne. Ça va faire du bien à Aimé de se dégourdir les jambes et de jouer librement. Surtout qu’on a passé la matinée à s’occuper de lui sans trop y mettre de cœur, occupé.e.s à essayer de préparer les bagages pour une dizaine de jours de camping.

« Vous allez voir, c’est comme une épave de bateau. Elle s’appelle Et vogue Aimée. » L’idée semble encore meilleure alors. Incontournable.

Après un instant, elle ajoute: « C’est une autre histoire de deuil périnatal… Le sculpteur qui a fait le module de jeux a aussi perdu un bébé il y a plusieurs années. »

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Aimée. Aimé.

Malgré sa douceur, c’est un prénom lourd de sens.  J’imagine d’autres parents, il y a quelques années, offrir ce mot à leur enfant. Je ne peux m’empêcher de me demander si au moment de le choisir pour elle, ils savaient qu’elle n’allait pas partager leurs vies physiquement.

Notre Aimé grimpe dans le bateau, échoué sur les terres magnifiques qui bordent le fleuve dans le Kamouraska.

Moi, je le regarde être là, au soleil, je le regarde explorer ce territoire enflé d’histoire. Je me sens sereine par rapport aux dernières visites que j’ai fait dans cette région. Visites successives qui s’emboitent les unes dans les autres, révélant en quelques images les années partagées avec P.

Notre premier camping ensemble, dans ma tente exigüe. Les herbes jaunies au bord de l’eau, le vent. Nous sommes pratiquement seul.e.s avec le fleuve, en cette toute fin de saison.

À quelques kilomètres et quelques années de là, une nuit dans une auberge, pour le plaisir, trois mois avant la naissance de Paul. Les chocolats sur la table de nuit, le petit déjeuner dans de la vaisselle blanche. Nous sommes seul.e.s dans cette auberge, avec mon ventre plein d’espoir.

Nous étions seul.e.s aussi, quelques mois plus tard, quand nous avons fait la route depuis Québec, dans la blancheur de février. Seul.e.s pour aller récupérer l’urne faite par Josée pour accueillir les cendres de Paul. Petit nid créé dans un atelier au bord du fleuve gelé.

J’étais seule encore, quand je suis retournée dans cette région, au plus creux de mon deuil. Seule avec moi-même, avec ma peine, malgré la présence de mes amies.

Je pense un peu à tout ça.

Aimé se balance.
Aimé glisse.
Aimé rit.

Nous ne sommes plus seul.e.s.
Mais notre famille reste marquée par l’absence. Par le vide. Par cette solitude irréconciliable.

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