dans une vie parallèle

Aller faire un tour au marché aux puces avec Aimé.
Croiser une personne avec qui j’ai travaillé il y a plusieurs années.

La dernière fois qu’on s’est vues, c’était par hasard aussi. À la maison de naissance. On était enceintes toutes les deux.
Je me rappelle bien de ça. Mais je ne me rappelle plus si j’étais enceinte de Paul ou d’Aimé.

Je lui demande l’âge de sa fille. J’en conclus que cette rencontre dans une salle d’attente remonte à un peu plus de deux ans.

Paul.

C’était Paul.
Paul n’était pas encore né. Paul n’était pas mort.

Elle, elle sait que j’ai eu un autre bébé depuis, mais elle ne sait pas pourquoi j’ai eu deux grossesses si rapprochées. Elle ne sait pas pour Paul. De loin en loin, elle a dû voir une photo d’Aimé sur facebook. J’imagine qu’on remarque les photos d’un nouveau bébé plus facilement que l’absence de quelqu’un sur ces images.

Avant de lui dire, de lui expliquer, j’inspire.
Pour encore un instant, il existe dans sa tête une réalité parallèle où Paul est né, puis a grandi, où il a appris à marcher, à parler, à monter les escaliers, à faire des bisous, où il s’est écorché les genoux. Une réalité sans trop de surprises, faite de l’étoffe de la normalité.

Pendant les mois après le décès de Paul, je me suis accrochée avec toute ma force aux lambeaux de cette vie imaginaire, parallèle à mon existence dévastée. Je me sentais étrangère à mon propre quotidien, convaincue que c’est une autre vie que j’aurais dû mener. Petit à petit, cette dissonance entre vécu et imaginaire s’est atténuée.

Quelque part au cours des deux dernières années, j’ai recommencé à sentir une certaine cohérence dans le fil de mon existence. La mort de Paul n’a pas plus de sens qu’avant mais elle fait partie de ma vie, de nos vies. Je ne tente plus à chaque instant d’entrevoir la vie que nous aurions dû avoir avec lui. Je l’imagine parfois, mais plutôt comme j’envisage un projet d’avenir, les pieds ancrés dans la vie que je mène en ce moment.

J’inspire.

Je raconte. Je coupe le fil qui la rattachait, elle, à cette vie parallèle que je ne vis pas.
Cette vie, surtout, que Paul ne vit pas.

paul_Fotor

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