septembre 2000

J’ai passé tellement de temps dans les dernières années à trier les artefacts, matériels et immatériels, de la vie de mes parents. Du temps à classer les papiers et les photos, du temps à tenter d’organiser mes souvenirs, mes émotions en désordre. J’ai parfois l’impression que ce sera le travail de toute ma vie.

Il y a quelque chose de répétitif dans le fait d’ouvrir des boîtes dont le contenu a déjà été trié à un moment ou un autre. Le bruit du tape qui décolle, la couche supérieure du carton qui vient avec, en lambeaux, l’odeur un peu poussiéreuse, parfois accompagnée d’autres effluves — boules à mites, vieux papier, sachets de lavande vieillis. J’ouvre la boîte identifiée à plusieurs reprises, de la main d’une tante, ou de la mienne, portant parfois le souvenir d’un lointain déménagement — la mention « salle de bain » barrée au marqueur. Elle a servi et resservi. Je vide son contenu. Je trie. J’élague. Je garde encore beaucoup. Je re-range. Je re-trie. Je ré-identifie. Je barre une nouvelle fois les informations qui ne sont plus d’actualité. Je re-tape pour refermer le tout, avec le vague espoir qu’un jour j’aurai trouvé une place pour chaque chose, un album pour chaque photo. Un jour. Pour l’instant, je compte comme une bonne journée, celle où je vois le contenu de ce que je garde diminuer, même subtilement. J’écrase le carton dans le bac de recyclage avec la satisfaction du travail accompli.

J’ai fait ça souvent. Encore plus souvent, je pense à tout ce qu’il reste à faire, à toutes ces choses qui meublaient et peuplaient la maison de mes parents, que nous avons emballées avec soin quand il a été temps de la vendre parce que ni moi ni mon frère ne voulions y habiter. Toutes ces choses qu’il reste à trier, à donner, à jeter, à ranger.

Les gestes sont familiers. Tout comme les émotions que la vue de ces vêtements, photos, et autres traces du passé déclenchent. Elles sont de moins en moins vives. J’y suis de moins en moins sensible.

La semaine dernière, j’ai rapporté de nouvelles caisses chez moi. J’ai profité de la visite au Québec de la sœur de ma mère pour donner un petit coup, choisir quelques boîtes parmi la collection entreposée chez une autre tante. Compter sur leur présence dans mon salon pour rendre l’exercice de tri plus pressant, pour me forcer à agir.

Cet après-midi, le bruit de la pluie contre les fenêtres, la lumière grise et la sieste lourde d’Aimé appellent à cette activité.

Une boîte de bois. Des photos. Des floues, des doubles. Des voyages, des moments du quotidien parfois mal cadrés. Des images d’époques que je n’ai pas connues et d’événements que je n’ai pas vécus. Des petits bijoux qui capturent un instant, une intention, un sentiment. Les esquisses de souvenirs oubliés.
Chaque image soumise au ballotage. La pile « à garder » grandissant beaucoup plus vite que sa consœur.

Au fond de la caisse, un cahier de notes de ma mère et le sac à main qu’elle a utilisé pendant des années. Un petit sac de cuir noir mat. À l’intérieur, des papiers d’identité, un porte-carte, un porte-feuille.

Un agenda. Un de ceux que les banques donnent.

2000. La dernière année de ma mère.

Je sais ça. Je connais l’avenir que ma mère ignorait probablement encore en commençant cette année, en notant ses premiers rendez-vous.
J’imagine d’abord qu’il ne doit pas contenir grand chose. Je l’entrouvre. J’ai tort.
Des rendez-vous mais aussi des notes, des listes. Des références de livres, certaines accompagnés d’une cote de bibliothèque. Un titre qui retient mon attention —  Les Filles et leurs mères.

L’écriture de ma mère surtout, hésitante vers la fin.
Celle de mon père un peu, surtout vers la fin.

Les petit coins perforés ont été arrachés.

Je pose mon pouce sur la dernière feuille intacte et j’ouvre l’agenda.
Une semaine avant sa mort, une dernière information notée par ma mère. Puis plus rien. Les petits coins sont intacts. Les pages sont vierges.

Les gestes sont familiers mais cette découverte est inédite. Bouleversante.
Archive ordinaire d’un mois de septembre qui accueille mes larmes.

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