deux ans — esquisse de bilan

Ça a fait deux ans que j’ai commencé à écrire ici. Je me suis rendu compte de ça cette semaine.

J’avais déjà relu le tout premier texte que j’ai écrit pour ce blogue, mais pas les suivants.

En les imaginant, en les rédigeant, j’avais tant de difficulté à dire et à décrire ce que je vivais. J’étais désorientée, j’écrivais pour essayer de reprendre un peu de contrôle sur la trajectoire de ma vie.

J’ai l’impression que tant a changé depuis deux ans. Pourtant, en me relisant, je suis surprise de voir que les questions que je me posais alors continuent de m’habiter, que mes réflexions, si elles se sont modulées au fil du temps, n’ont pas fondamentalement changé.

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le 20 avril 2014, j’écrivais:

Le jour de l’arrêt cardiaque de Paul, j’étais partie à pied, avec le porte-bébé. J’avais l’impression que rien allait nous arrêter, et je me sentais tellement satisfaite/fière/heureuse de me dire qu’on allait pouvoir amener notre petit marcassin partout, tout vivre avec lui. C’est portée par ces émotions là que je l’ai allaité pour la dernière fois, debout dans la pharmacie.

Ces sentiments me paraissent maintenant tellement lointains. Je ne sais pas si je serai un jour capable de retrouver la confiance que j’avais. Si je vais réussir à passer par dessus mon impression que j’aurais dû faire autrement, être moins téméraire. Si j’ai un autre enfant — quand j’aurai un autre enfant — j’ai peur de me conformer sans le vouloir au modèle parental que j’ai toujours rejeté. J’ai peur de devenir apeurée, surprotectrice, envahissante…

19 avril 2016 – Je pars faire des courses avec Aimé. Je pousse sa poussette dans la même direction que j’avais prise avec Paul, ce jour de janvier. Le porte-bébé qui nous sert à transporter Aimé est rangé dans la poussette mais j’espère ne pas avoir à l’utiliser, pas tout de suite au moins. Je prends volontairement un chemin un peu différent de celui que j’avais emprunté avec Paul. J’évite de tourner la tête vers le stationnement où se garent les ambulances qui attendent un appel. Je ne les avais jamais remarqué avant ce jour de janvier. Maintenant je sais qu’elles sont là.

Aimé est calme. Je suis reconnaissante de ne pas avoir à le porter dans le porte-bébé. Mais comme il est silencieux, je vérifie toutes les deux ou trois minutes que tout va bien. J’essaie de faire taire la voix qui me rappelle que tout peut basculer en une fraction de seconde. J’essaie de ne pas me laisser dominer par la peur.

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le 22 avril 2014, je partageais ces réflexions qui résonnaient en moi:

I do not believe in angels. Am ambivalent about souls, hopeful but ultimately unsure. Thus his potential nothingness, his erasure, is the hardest aspect of grief for me to reconcile. He was my child. I believe that he mattered, that he was someone, a boy all his own, even if the world never got to unwrap what he carried latent in that small self, that tiny body broken by birth. I believe this, but I do not know how to believe the rest… the what he is now, the where he might be. My unbelief wounds me. I fear that I long for something that is utterly gone. And I fear that he is not utterly gone but out there alone, somehow, needing his mother. I fear that I am failing to mother him, and I fear that I am trying to mother something that is only a memory, not even a spectre.

— Lisa, Glow in the woods

21 avril 2016 – Je croise une amie de ma mère que je n’ai pas vue depuis au moins dix ans. Elle me dit que je n’ai pas changé, que de me voir la propulse en arrière, que le temps qui passe est une impression toujours relative. Et c’est vrai, j’ai de la difficulté à le croire quand je lui dit que ça fait seize ans que ma mère est décédée. Elle me parle de ses lectures et de ses réflexions, de la vie après la mort, ou plutôt, de ce que j’en comprends du moins, de l’aspect poreux de la frontière entre l’une et l’autre.

Comme Lisa, je sais que je ne crois pas aux anges. Et je me pose des questions sur tout le reste. Sur ce qui reste, ce qu’il reste, ce qui n’est plus…

Mais aujourd’hui encore plus qu’alors, j’arrive à entendre ce besoin de donner du sens à la mort, de se défaire de l’angoisse qui accompagne souvent la croyance — ou la non-croyance — qu’il n’y a rien du tout après la mort.

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le 23 avril 2014:

En ce jour d’anniversaire de mon père, une date que je veux continuer de souligner, à tout le moins dans ma tête, je me questionne sur l’avenir. Comment pourrai-je rendre réelle l’existence de tous ces morts qui sont tellement présents pour moi mais qui ne seront qu’absents pour les enfants qui se joindront éventuellement à notre famille? Je n’ai pas envie de les entourer de pesanteur et de tristesse, mais je veux qu’ils, elles se sentent entourés de ces présences… Leur grand petit frère, leurs grands-parents. Je veux pouvoir partager avec eux/elles, éventuellement, l’image qui se dessine dans ma tête, dans mon cœur. Christine, Jacques, Paul, et les autres, ceux et celles qui sont encore là… nous toutes et tous, partageant une réalité, un réseau, une famille. J’espère qu’un jour je saurai peindre cette scène suffisamment clairement pour pouvoir la partager.

2016 – On passe la fin de semaine au chalet de la famille de P.

Samedi midi, le 23 avril encore, on va acheter de la nourriture nourriture pour chien dans la petite ville voisine et on en profite pour diner là-bas et marcher un peu au soleil.

Sur le chemin du retour, c’est l’heure de la sieste d’Aimé mais il résiste au sommeil. En arrivant, je le prends dans mes bras pour parcourir les quelques dizaines de mètres qui séparent la voiture du chalet. Aimé est enfin apaisé. Juste avant de rentrer, le bruit des oies qui migrent se fait entendre au-dessus de nos têtes. Sachant comme leurs cris portent loin et donnent souvent l’impression d’une fausse proximité, je lève la tête sans trop d’espoir de les voir. Mais après quelques secondes, les voilà qui volent tout près, décidées et bruyantes.

« Regarde Aimé! »
Il les repère et pointe les grands V qu’elles forment dans le ciel, il les suit du bout de son petit index potelé, heureux.

Moi je pense aux sorties familiales au Cap-Tourmente et au Lac Saint-Pierre qui ont rythmé mon enfance. Je repense à la volonté de mon père de nous faire découvrir le monde vivant qui nous entourait, à ses explications et ses descriptions par lesquelles il souhaitait, je crois, ouvrir notre esprit scientifique. Je repense aussi à sa façon d’enrober tout ça d’un imaginaire ludique.

« Dites bonjour à la lune! »
« Bonjour Lune! »

Un jour je raconterai ça à Aimé.
Un jour j’essaierai de lui expliquer la migration des oies.
Un jour je lui apprendrai à dire bonjour à la lune…

bernaches_Fotor2

 

Image: https://www.flickr.com/photos/69214385@N04/8499376754

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Une réflexion sur “deux ans — esquisse de bilan

  1. Thanks for sharing. I also wonder how to share memories of my mom with SB, and I love the thought of sharing what they cared about, what they wanted you to know and experience.
    It’s more difficult with A&C, or Paul. I hope in time we’ll find ways.

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