je ne dis rien

Quand j’étais enceinte de Paul, j’ai lu beaucoup. Plusieurs livres de préparation à l’accouchement, quelques uns sur la vie avec un bébé et l’éducation des enfants. Et des sites. Et des apps. Et puis j’ai joint quelques groupes facebook qui me semblaient en phase avec les valeurs que je voulais avoir comme parent.

Je me reconnais(sais) dans certaines pratiques sans avoir à y réfléchir très longtemps. Rapidement, j’ai su que je voulais allaiter, et j’avais hâte d’utiliser les deux porte-bébés différents donnés par ma cousine.

Dès les premiers jours de Paul, nous l’avons porté dans une écharpe extensible. C’était simple, et doux, et chaleureux. Il était collé contre nous, bien au chaud malgré le froid perçant de janvier. Nous étions bien.

Contrairement à mon accouchement où rien n’est allé comme je le souhaitais, mon expérience d’allaitement a été sans heurt et sans douleur. Paul buvait bien, il prenait du poids. Je me sentais réconfortée par cette relation qui s’établissait entre lui et moi. Je me sentais compétente. Je me réconciliais, tout doucement, avec mon corps meurtri. Porter Paul contribuait à cette lente réconciliation.

J’ai tellement profité de ces moments avec Paul.
Les heures à le nourrir, les sorties en cœur-à-cœur.

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En nous préparant pour ce que allait être notre dernière sortie ensemble, le 29 janvier, je l’ai installé dans le porte-bébé. J’ai refermé mon manteau et son extension pour tenir nos deux corps au chaud, créant une silhouette un peu étrange, à la manière du boa ayant avalé un éléphant. Je suis sortie dans le froid, Paul bien collé contre moi, et j’ai pris le sentier au bord de la rivière gelée. J’ai marché plus loin que prévu, sortant du quartier pour récupérer des photos que je venais de faire imprimer et faire quelques courses.

Dans le magasin où j’ai acheté un paquet de débarbouillettes pour bébé, je me souviens m’être sentie gonflée de bonheur en pensant à la chance que j’avais de pouvoir transporter ainsi mon petit bonheur serré sur mon cœur.

Il ne restait que quelques minutes avant que tout se dérobe, que la réalité se décompose en une bouillie incompréhensible.

Je crois que j’ai trop couvert Paul.
Je crois qu’il a eu trop chaud.

Il pleurait quand nous sommes rentrés dans la pharmacie.
Il voulait boire je pense. Je ne savais pas trop si je devais demander une chaise, où à qui demander.
Et puis j’avais lu un livre sur les techniques de portage, et relu plusieurs fois les pages qui expliquaient comment allaiter un bébé sans le sortir du porte-bébé.

Je ne sais pas pourquoi l’idée m’a paru bonne. Je n’y ai pas pensé très longtemps.

Pendant que je l’allaitais, pendant que je triais les photos de lui que je voulais envoyer aux membres de ma famille en France, pendant que je ne me doutais de rien, Paul a arrêté de respirer. Puis son cœur a arrêté de battre.

En faisant les gestes qui me semblaient les plus aimants, en offrant à mon bébé l’amour et la nourriture qui devaient lui permettre de grandir empli d’anticorps et de confiance en la vie, je l’ai laissé mourir.

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Il y a longtemps que je n’avais pas senti, intensément, le besoin de raconter ces moments de nouveau. Il y a des mois que je n’avais pas relu le récit des dernières heures de Paul.

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Sur un groupe facebook de mamans qui pratiquent le portage de leurs bébés ou jeunes enfant, une femme se demande comment réagir quand elle voit des parents qui portent leur bébé de manière non sécuritaire. Devrait-elle intervenir ou pas? S’en suit une discussion où alternent les commentaires de mamans « débutantes » qui disent qu’elles voudraient qu’on leur indique comment améliorer leur technique et de mamans s’étant fait rabrouer après avoir fait commentaires à d’autres parents au sujet de leur manière de porter leur bébé.

J’ai parfois l’impression que je devrais m’immiscer dans la conversation pour dire : oui, il faut intervenir. Moi j’aurais voulu mieux comprendre l’importance de toujours voir le visage de bébé, j’aurais voulu saisir qu’il fallait que je le surveille même quand il était collé contre moi, j’aurais voulu être au courant des risques associés à une température corporelle trop élevée. J’aurais voulu savoir.

J’ai l’impression que c’est la posture que je « devrais » adopter, que ça cadrerait dans le scénario si valorisé socialement qui implique de se réinterpréter les épreuves que l’on vit à la lumière des changements qu’elles provoquent en nous, de la sagesse qu’elles nous apportent.

Mais je n’arrive pas à jouer ce rôle, je ne veux pas me servir de ce qui m’est arrivé, de ce qui est arrivé à Paul, pour justifier mes propos ou mes conseils.

Alors pour l’instant, je ne dis rien.

Rien aux personnes dont la manière de porter leur bébé fait monter en moi l’angoisse. Je l’ai fait une fois et ça a été immensément difficile, alors j’appréhende d’avoir à le refaire (si je juge que c’est nécessaire, je me mouillerai en temps et lieux, j’imagine).

Rien à ces mamans pour qui le risque qu’il arrive quelque chose à un bébé mal porté reste théorique. Je ne dis rien et je ne me sens pas à ma place. Ni dans ce rôle muet, ni dans son alternative.

 

Même si au bout du compte, il ne me reste qu’un goût métallique de regret dans la bouche.
J’aurais voulu savoir.

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12 réflexions sur “je ne dis rien

  1. Typhaine
    Ton récit est bouleversant et déchirant. Probablement ridicule en comparaison avec ton ressenti perso mais peut être un faible reflet et pourtant deja si
    intense…

    Mais j’ai du mal à croire qu’un bébé en santé se laisse « mourir » en train de téter, meme à cause de la chaleur encore, meme à cause d’un mauvais positionnement lors de la tétée.
    A 4 semaines, ça se débat un bébé s’il est pas dans une bonne position non ? J’imagine que ces questions ont deja du etre examinées 50 fois, mais je ne comprend pas le mécanisme d’un arrêt respiratoire « passif » comme ca, combinaison chaleur et position ne paraît pas suffisant en soi pour qu’un bébé né à terme et en bonne santé arrête de respirer, il n’y a pas que ca, il n’y a peut être pas de reponse à avoir sur le Pkoi du comment mais les mamans qui couvrent trop leur bébé, qui s’endorment en les allaitant, yen a des milliers et les bébés ne meurent pas.
    Il n’y a rien dans ce que tu as fait que je n’ai pas fait moi même
    avec le recul comment ne pas se dire :j’aurai du. La responsabilité de quelqu’un doit forcément inclure la conscience de ce qu’on fait, surtout quand on est renseigné. Du coup je sais pas s’il faut le dire
    Mais vu de l’extérieur tu n’apparais pas du tout responsable, c’est injuste.

    • En effet, il y a plein de parents qui font des choses similaires avec leur bébé, sans aucun problème. Il y a aussi plein de récits de bébés et de personnes qui survivent à des épreuves extrêmes, à des maladies incurables, à des situations sans espoir… C’est difficile de comprendre, réellement, ce qui est arrivé à Paul. Je ne réussis toujours pas. (et ni les médecins qui l’ont examiné, ni le coroner qui a fait enquête, n’ont pu donner une réponse définitive à nos questions).

      Alors ça me fait du bien de te lire, et de me rappeler qu’en effet, c’est incompréhensible, et injuste. Merci de m’avoir partagé tes réflexions.

  2. Thank you for sharing. I didn’t know these details, and it was so heartwarming first, and then so heartbreaking.
    I’m so sorry you feel like it may have been your fault. I’m not an expert but I tend to agree with the previous commenter – many moms do this, and the vast majority of babies are fine. You and Paul had incredibly bad luck.
    When SB was about a week old I carried her in a cradle wrap style, her face far from mine. I changed because it didn’t feel secure, like she might fall out, but I remember well how scared I got upon reading about « close enough to kiss » – and nothing had happened in our case, fortunately. So perhaps I have an inkling of what you feel.
    Did you ever carry Aimé, or did that not feel safe now?
    Sending much love.

    • Raising children/babies can feel like a series of just-avoided incidents — some benign, others potentially dangerous. I think to a certain extent, it’s normal. We never know all there is to know about safety…. I’m so glad you found out about « close enough to kiss » when you did! (and to be fair, many many parents carry their babies without respecting that « rule » and their babies are just fine.)

      We do carry Aimé everyday. I didn’t feel comfortable or safe using the extensible wrap i used with Paul but we’ve been using the Ergo-baby pretty much daily since Aimé was born, and a woven wrap too. It took a while for me to feel safe, and still, i never feel completely relaxed. I check if Aimé is breathing REALLY often when he falls asleep in the carrier…. but then again, i do that no matter where he sleeps.

  3. My heart breaks all over again for you and Paul. It is all so wrong – how those few moments in January unfolded. And knowing how incredibly loved and cherished and cared for precious Paul was, in those moments, and always. I am so, so, very sorry, Typhaine. I wish it could have been just another errand, successfully run, with your firstborn.

    I think advocacy (in service, along the lines of how your child died) is a complicated and oftentimes excruciating thing. I read stories of parents who find a way to champion change, prevention and awareness, about whatever caused their child’s death, and I just don’t know how they do it… how they persist in it. I don’t blame you at all for not speaking up. It can be too much to put your personal nightmare/tragedy on display for the (potential) benefit of others.

    Sending love.

    • Gretchen, as often, reading your words on a topic that bothers me helps me put a finger on what the problem is exactly. « Putting my tragedy on display »… that’s precisely it, although i had not articulated it like that. I hope eventually i find a way to use what i know to help others without feeling like i am instrumentalizing Paul’s death to make my point…

  4. Récit bouleversant, bravo pour ton courage de réécrire cette histoire, tes doutes, ton «j’aurais aimé savoir…»

    Sur la question d’intervenir ou de ne pas intervenir…

    J’ai survécu au syndrome de HELLP, une complication grave de la pré-éclampsie qui cause des décès brutaux de maman et bébé et si diagnostiqué à temps, des naissances prématurées avec bébés de faible poids très fragiles… Ce que je prenais à tort pour des brulements d’estomac intenses étaient en fait un de symptômes ds la maladie.
    Alors je parle a une femme enceinte de mon entourage, je décris les symptômes de cette maladie, et je dis aux mamans de consulter au moindre doute. Je me dit que je fais de la prévention, même si parfois je vois dans leur regard de l’agacement… Le syndrome touche un pourcentage infime des grossesses, j’ai appris l’existence de cette saloperie sur la table de césarienne d’urgence… si je peux sauver des vies…

    On ne veut embêter personne avec nos histoires, pourtant je crois qu’il faut oser… Les gens ont peur de la maladie et la mort, il n’y a pas de pensée magique

    • Merci pour ton commentaire, Agathe. Je suis d’accord avec toi que c’est important de partager ce genre d’information, c’est juste que je ne me sens pas tout à fait prête, ni tout le temps prête à aborder le sujet, surtout que ça implique forcément de parler de Paul. Ça viendra peut-être plus facilement avec le temps.

      Tant mieux aussi si ton expérience permet à des mamans de connaître le syndrôme de HELLP — je connais moi-même seulement à cause d’une blogueuse qui l’a vécu, et dont le bébé est malheureusement décédé après environ 1 mois…

  5. Ce que tu écris est très beau, et très triste à la fois.
    J’écris juste ces quelques lignes pour te dire « je suis là je t’ai lu » pour que tu saches que tu me touches avec tes mots.
    Mais j’ai failli ne rien écrire du tout et ne pas te laisser de commentaire car je me sens un peu illégitime.

    • Merci beaucoup d’avoir pris le temps de laisser une trace de ton passage — et au contraire, ça me fait plaisir quand des gens s’accordent la légitimité de participer à leur façon à l’histoire de Paul. Bref, merci!

  6. Il est nécessaire de témoigner pour avertir les parents. Tu es la mieux placée pour le faire. Alors merci pour ce billet par lequel je découvre ton blog.
    J’ai été une maman flippée. J’ai lu des dizaines d’ouvrages sur le portage avant la naissance de ma fille. Si bien que je vérifiais tout le temps si elle n’avait pas trop chaud, si elle respirait, si elle n’avait pas trop froid, si elle n’avait pas un membre coincé, etc. Si bien que je réveillais ma fille et qu’elle n’était pas en sécurité. Elle ne se sentait pas en sécurité dans l’écharpe. Et puis j’ai appris à me calmer et à me faire confiance.
    Maintenant que j’ai lu ton billet, je sais que j’oserai intervenir. Même si je dois passer pour une vieille conne qui se mêle de tout.

    • C’est difficile de savoir quand dire quelque chose, et quoi dire, même si la sécurité des bébés portés reste la priorité #1. Je te (et me) souhaite de trouver l’approche pour que ce soit un dialogue enrichissant pour tout le monde…

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