insouciance

Pendant un souper avec des ami-e-s et des ami-e-s d’ami-e-s, je parle avec ma voisine de table. Ce n’est pas une personne que je côtoie régulièrement mais je l’aime bien. C’est le genre de personne à qui je me sens à l’aise de répondre honnêtement si elle me demande comment je vais, le genre de personne qui pose cette question et écoute réellement la réponse.

« Comment ça va avec Aimé? »

Par réflexe, je lui répond avec une description de ses derniers apprentissages, et des défis de la conciliation études-bébé.

Elle précise : « Comment ça va avec Aimé, après ce qui est arrivé à Paul? »

La vérité est plus complexe que le résumé des exploits d’Aimé et des enjeux de gestion du temps. Mais elle n’est pas si éloignée de cela non plus. La vérité c’est qu’au quotidien, je m’émerveille devant la bouille d’Aimé, devant ses sourires contagieux et ses grimaces. Je suis épatée par ses capacités grandissantes à communiquer, à se déplacer, à interagir.

Mais tout ce beau, tout ce magique, cohabite avec le pincement de cœur de découvrir à chaque nouvelle dent, à chaque éclat de rire, tout ce qu’on n’a pas connu de Paul. Et au-delà de ces petits deuils qui s’accumulent, il y a l’inquiétude qu’il arrive quelque chose à Aimé. Si intense pendant les premières semaines de la vie d’Aimé, ce stress s’était peu à peu résorbé à mesure que nous nous étions éloigné du fatidique vingt-huitième jour. Suffisamment du moins pour que je puisse répondre : « P. et moi, on est pas des personnes trop anxieuses, alors ça va à peu près. »

C’était il y a quelques semaines. Je croyais que ça allait continuer à aller de mieux en mieux, que ma confiance allait continuer à se raffermir. Mais récemment, j’ai plutôt redécouvert l’angoisse, la peur qui agrippe tout d’un coup ma gorge et me serre le ventre. Ça ne dure souvent qu’un bref instant. Un moment où Aimé laisse son corps se relaxer entièrement au milieu d’une période de jeu par exemple. Et chaque fois, je renoue avec la culpabilité et la panique infinies que j’ai connue en découvrant Paul sans tonus, sans réaction. En une seconde, j’imagine le diagnostic sans appel. Une deuxième fois.

J’ai tellement peur que ça arrive encore. J’ai peur de la tragédie que ce serait. J’ai peur aussi de la responsabilité que j’aurais. Peur d’être irrémédiablement incapable d’assurer la survie de mes enfants.

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Aimé a reçu les vaccins recommandés pour le protéger contre plusieurs maladies. Pour moi, pour nous, il y avait du sens dans le fait de lui donner les vaccins dont l’efficacité est démontrée et qui préviennent des maladies graves. Deux critères pas tout à fait limpides pour prendre une décision par rapport à la pertinence ou non de le faire vacciner contre la grippe.

Finalement, la décision n’aura pas été prise rationnellement. C’est la peur de ne pas avoir tout fait pour protéger Aimé qui a guidé mon choix. Ça et la scène qui se déroulait dans ma tête. Je m’imaginais arriver à l’urgence avec lui, grippé et fiévreux, et tenter de justifier qu’il n’avait pas été vacciné. J’ai eu peur qu’on me reproche de ne pas avoir bien pris soin de mon bébé.

Je ne crois pas que c’est une bonne façon de prendre une décision.

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Pendant la nuit qui a suivi le vaccin, Aimé a fait de la fièvre. Il était en forme. Grognon mais réactif et alerte. On l’a surveillé et on a relu le petit feuillet qui explique les effets secondaires possibles du vaccin antigrippal. Je me sentais étonnamment calme. Je ne comprends pas toujours ce qui me fait réagir, voire paniquer. Je ne comprends pas plus comment à certains moments, je me sens calme par rapport à ces moments qui auraient pu / dû être anxiogènes.

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pregsicleSur Facebook, la fonction « souvenirs » me rappelle qu’il y a deux ans tout juste, j’en étais aux derniers jours de ma grossesse, dans un début d’hiver marqué par la neige abondante et le froid. J’en avais marre de la bedaine et j’étais impatiente de rencontrer mon bébé. Moins de deux semaines après, Paul était dans mes bras.

Dans cette photo sortie des boules à mites par un mystérieux algorithme, prise un soir de tempête où sortir marcher m’avait semblé un exploit à célébrer, je vois une insouciance que j’ai perdue.

Quand je fais le point avec moi-même et que je tente de répondre le plus honnêtement possible à ce « comment ça va avec Aimé? », je me dis qu’en effet ça va à peu près.

Lui il va bien. Il est en pleine forme. Il est fantastique et épatant.

Moi ça va, j’arrive à fonctionner, et même à profiter de ce qu’il est, de ce qu’il devient, de ce qu’on vit.

Mais je ne profite plus de cette insouciance, de cette confiance qui m’habitait il y a deux ans.

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