histoires de naissances (encore)

Au milieu d’une conversation avec l’amie d’une amie dans une soirée, on parle bébés et jeunes enfants qui grandissent vite. (Sans tomber dans le sentimentalisme, sans dire que « j’ai joint une grande famille en devenant parent », je dois dire que ces expériences partagées facilitent les conversations avec les personnes que je connais peu : il y a toujours quelque anecdote impliquant de la morve ou du pipi à raconter. Fin de la parenthèse). Tout en parlant de l’interaction entre ses deux enfants, elle pointe Aimé du menton en me disant, presque sur le ton de l’affirmation : « Vous allez en avoir d’autres après lui, j’imagine? »

Je m’entends répondre un condensé de ma réalité. J’ai eu deux bébés dans un court laps de temps, trop court pour moi qui ai trouvé difficiles mes expériences de grossesse et d’accouchement. J’ai eu des grossesses si rapprochées parce que le grand frère d’Aimé est décédé, alors pour l’instant, on profite de sa présence à lui, de sa santé, de son existence, sans planifier trop la suite.

La question est simple. Ma réponse l’est moins. Je soupçonne qu’elle est compliquée pour plusieurs, et pour plein de raisons différentes. Elle est compliquée comme peuvent l’être toutes les questions et les réponses qui entourent la parentalité, surtout quand on vit un deuil ou des difficultés à concevoir un bébé, ou une fausse-couche, ou une autre de ces réalités souvent invisibilisées.

Pour moi, elle est compliquée parce qu’elle est si intimement liée à la mort de Paul.

Et en lisant et en regardant l’histoire de naissance d’une autre maman, je me rend compte qu’elle est compliquée aussi parce que je suis encore ébranlée par le fossé entre l’accouchement que j’imaginais et les accouchements que j’ai vécus. Comme elle, en tombant enceinte pour la première fois, j’imaginais que j’allais vivre des mois de bonheur en attendant mon enfant, que j’allais savoir dépasser mes limites physiques et mentales pour accoucher « naturellement ». Comme elle, j’imaginais la naissance comme un moment de soulagement et d’amour.

I had dreamt of holding my child for the first time. After the painful, glorious sensation of pushing her out she’d be placed, still slippery, on my chest, and I would weep tears of joy and gratitude and tell her how much I loved her.

Quand je pense à avoir un troisième enfant, je n’arrive plus à imaginer pouvoir vivre ces premiers instants intenses et magnifiques. Les images qui me viennent à l’esprit à l’idée de vivre un troisième accouchement, très probablement une troisième césarienne, sont celles d’une salle trop froide et trop éclairée, celles d’une équipe trop nombreuse et trop technique pour accompagner un événement de l’ampleur émotive d’un accouchement. Quand je pense à mettre au monde un troisième bébé, je me souviens avec une acuité terrible de la panique que j’ai vécue sur la table d’opération pendant qu’Aimé naissait.

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À la naissance de Paul, j’étais tellement fatiguée par les deux nuits passées sans trop de sommeil et par les trop nombreuses heures passées à encourager le travail, puis à essayer d’accoucher. J’étais épuisée et, face à la tristesse de ne pas vivre l’accouchement que j’avais souhaité, face à cette procédure que je n’avais même pas envisagé comme une possibilité tant elle m’apparaissait barbare*, j’ai laissé mon esprit s’évader, se sauver de cette situation pour m’offrir un répit temporaire. J’étais à moitié présente au moment de la naissance, puis quand P. s’est approché de moi pour me présenter ce bébé qui n’avait encore pas de prénom. J’ai vu P. être touché par son arrivée et j’ai essayé de l’être aussi, mais je ne sentais rien. Quand ils ont tous les deux quitté le bloc opératoire pour aller à la pouponnière, j’ai sombré complètement, m’abandonnant à un sommeil pâteux mais salvateur.

À la naissance d’Aimé, j’avais une idée plus précise de ce qui m’attendait. Quand j’ai su que j’allais vivre une deuxième césarienne, j’ai fait taire l’angoisse qui grondait en moi en tentant de rationaliser, en me disant que ce serait moins pire cette fois, que j’étais plus en forme, que je savais comment ça allait se passer, que je saurais rester en contrôle de mes émotions. J’ai posé plein de questions. On a négocié avec le personnel pour que P. puisse m’accompagner pendant l’installation de la rachidienne. J’ai insisté pour que le bébé soit placé en peau-à-peau après la naissance, soit sur moi ou sur P. J’ai cru que je saurais faire face. J’avais hâte que ce soit fait, et de rencontrer mon bébé.

On m’a préparée pour la chirurgie. Accoutrée d’une jaquette vert pâle et de chaussettes défiant toute tentative de style, j’ai marché à petits pas vers la salle d’opération. Pendant que l’on me préparait à recevoir l’anesthésie, je regardais P., qui essayait de me faire sourire depuis sa chaise de l’autre côté de la salle. Je tentais de me concentrer sur la naissance imminente de notre bébé. Ça allait à peu près, l’inconfort physique de la fin de grossesse et le froid intense de la salle occupant mon esprit en grande partie.

Puis, ça a été le moment de m’injecter l’anesthésique. Une douleur dans mon dos, au site de l’injection, mais surtout la sensation désagréable d’un corps étranger se frayant un chemin dans ma colonne vertébrale. Puis, rapidement, une chaleur qui se propage dans mes jambes, alors que les infirmières me font rapidement passer de la position assise à celle que je garderai pour toute la procédure: couchée sur le dos, les bras en croix. Au même moment, P. doit quitter la salle. Trop de nouveauté et d’agitation d’un coup. J’essaie de bouger mes pieds. Déjà, mon corps ne répond plus, ne m’appartient plus, la perte de contrôle me semble entière, insurmontable.

Je ne sais pas comment décrire l’angoisse qui m’a enserrée à ce moment-là tellement ça semble exagéré. Une césarienne, c’est tellement banal. On le dit, on le répète, c’est une procédure de routine. J’ai été suffisamment lucide pendant toute la procédure pour pouvoir me parler, me dire que ça allait aller, que ça finirait par se terminer. Je l’ai dit à haute voix aussi. Tant de fois j’ai promis à l’anesthésiste que j’allais me calmer et arrêter de bouger les bras. Mais c’était plus fort que moi, mes bras s’agitaient de façon incontrôlable, empêchant le tensiomètre de fonctionner, irritant le personnel, faisant encore augmenter mon angoisse, devant la réalisation que je n’arrivais pas à prendre le dessus.

P. me parlait, me disait de me concentrer sur le bébé qui n’allait pas tarder à naître. Mais ça ne suffisait pas. Même après qu’Aimé soit né, sous les yeux de son papa et accompagné des exclamations du médecin qui me/se confortait d’avoir procédé à une césarienne vu sa taille, je n’ai pas réussi à m’accrocher au soulagement de le savoir sain et sauf — mieux, en bonne santé — pour me calmer.

Encore une fois, j’ai vécu une rencontre avec mon enfant à mille lieues de mon idéal. J’étais énervée, triste et confuse tout à la fois, incapable de réellement vivre cette rencontre. Même une fois la procédure interminable terminée, dans la salle de réveil, je me sentais incapable de passer par dessus cet amalgame d’émotions et de panique pour être présente avec mon bébé.

Ça m’attriste de faire ce constat. J’aurais aimé, faute d’accoucher « naturellement », savoir au moins vivre sereinement la césarienne pour profiter pleinement des premiers instants d’Aimé. Je n’ai pas su, je n’ai pas pu.

Quand l’infirmière qui s’occupait de moi en salle de réveil a demandé à P. de l’accompagner pour signer des papiers, je me suis entendu demander de ne pas me laisser seule avec mon bébé. J’étais tellement confuse, je me sentais incapable de le tenir seule.

Ce n’est que beaucoup plus tard, en tête-à-tête, que j’ai pu réellement rencontrer Aimé. Et commencer tout doucement à remplir son prénom de tout le sens que nous avons voulu lui donner.

Aimé.

Le fait que cette rencontre ait eu lieu, éventuellement, n’apaise pas ma tristesse et ma frustration. La présence d’Aimé, le bonheur chaque jour renouvelé de son existence, ne diminue pas — pas encore du moins — ces sentiments. Comme l’absence de Paul, tellement immense, n’efface pas la souffrance que m’a fait vivre sa naissance.

 

————

* je sais que les césariennes sauvent des vies, je sais qu’il s’agit d’une « procédure de routine » qui est vécue comme telle par certaines femmes.

Image : Paul, 4h.

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3 réflexions sur “histoires de naissances (encore)

  1. Typhaine, je découvre ton blog et votre histoire. C’est bouleversant et plein de lumière. Merci.
    Je réagis beaucoup à ce texte. J’ai deux enfants. Le premier, un accouchement difficile mais «naturel». Je ne sais pas pourquoi mais sur le moment je n’ai pas su profiter de cette rencontre avec mon bébé. ( Sidération peut-être ?) Pour le deuxième, je me préparais a vivre ça différemment, j’étais prête, j’imaginais ça comme le bonheur total. Et puis la nature en a décidé autrement. J’ai eu une petite fille grande prématurée avec une césarienne d’urgence. Tu décris très bien cette ambiance de salle d’opération. Même panique que tu décris, même sensation de vide et de froid. Une fois l’épisode de prématurité passé, ma petite va bien, j’ai commencé à me poser des questions sur la césarienne. On m’avait dit, comme tu le dis bien, que c’était une procédure routinière, un acte banal. Pourtant les mois ont passé et je encore triste d’avoir mis au monde ma fille de cette façon. Plus je creuse la question, plus je me rends compte que c’est un acte pas si banal que ça… Au niveau médical peut-être, mais au niveau du ressentit des femmes c’est autre chose. Même si la cicatrice «physique» se voit à peine, la blessure psychologique est bien plus longue à guérir et à se refermer…

    Merci pour ce texte.

    • Merci beaucoup pour ton commentaire Agathe.

      Je crois en effet qu’il y a tout un monde entre la routine médicale et ce qui est de l’ordre de la routine dans une vie humaine. Et la naissance d’un enfant est un événement tellement chargé de sens et de contradictions qu’il est difficile de la réduire à une procédure de routine. J’imagine que c’est d’autant plus le cas quand non seulement la césarienne est imprévue mais le moment de la naissance aussi. (Au contraire, certaines femmes que je connais qui ont eu des césariennes planifiées ont vécu ça beaucoup plus facilement).

  2. Pingback: lentement | le marcassin envolé

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