rattrapée

Je me souviens, ado, avoir entendu dire que lorsqu’on ne « fait pas son deuil », le deuil nous rattrape éventuellement. J’avais tellement intégré cette notion que je me souviens m’être sincèrement demandé si j’avais « fait mon deuil » suite au décès de ma mère. Après sa mort, j’avais été absente de l’école pendant une semaine. Puis j’y étais retournée et j’avais recommencé à fonctionner. Je ne m’étais pas effondrée.

Faute d’avoir accès à une pluralité de modèles des formes que peut prendre un deuil, je n’arrivais pas à trancher : est-ce que j’avais « fait mon deuil »? Comme s’il avait dû y avoir un choix de réponse simple.

OUI / NON. Cochez la case qui s’applique.

J’ai douté longtemps, craignant ce spectre, cette image du deuil me rattrapant à un moment où je ne l’attendrais pas.

Avec les années, les lectures, et d’autres rencontres intimes avec le deuil, ma vision a changé. Je ne me demande plus si j’ai « fait mon deuil ». Je tente de me donner l’espace pour « faire » mais surtout pour vivre mes deuils, avec l’intensité qu’ils demandent. Je tente d’être ouverte à leurs enchevêtrements. Le deuil de ma mère ne s’est pas re-matérialisé devant moi sans crier gare, m’agrippant soudainement pour me faire tomber à la renverse, comme je me l’étais imaginé il y a des années. Pourtant, la peine de vivre sans ma mère et sans mon père s’est ravivée avec la mort de Paul.

Après sa mort, face à toutes ces absences, je me souviens m’être sentie tellement seule, d’une solitude sans appel et sans issue. Seule et épuisée de toute cette peine, doutant de ma capacité à encaisser une nouvelle fois tant de douleur, plus de douleur que jamais. Ce ne sont pas des deuils pas faits ou mal faits qui m’attendaient au tournant, mais des deuils encore en cours, que je porte en moi et qui, forcément, ont teinté — alourdi — mon expérience de la mort de Paul et mes ressources pour y survivre.

Il y a ce changement de paradigme interne, cette ère dans laquelle j’évolue, où j’ai confiance de vivre les émotions que j’ai besoin de vivre quand j’ai besoin de les vivre. Et puis il y a ces émotions soudaines et confuses qui sont montées en moi au moment où j’ai lu ce message me demandant de partager mon expérience d’accouchement ou de parentalité à un couple qui s’apprête à accueillir un premier enfant.

Je comprends leur souhait de s’enrichir de l’expérience des autres, j’avais moi-même fait une démarche similaire quand j’étais enceinte de Paul. Mais je ne peux pas m’empêcher de me sentir chamboulée d’avoir reçu cette invitation.

J’aimerais avoir ce qu’il faut en moi pour partager ces expériences, les naissances de mes deux enfants, leurs premiers balbutiements dans le monde. J’aimerais pouvoir souhaiter à ce couple, sans aucune arrière-pensée, tout le bonheur possible. J’aimerais me sentir privilégiée d’avoir reçu cette requête. Mais la réalité c’est que je me sens trop épuisée émotivement pour offrir mon vécu en exemple — en ce moment, j’ai l’impression que le donner à d’autres me l’enlèverait à moi. La réalité c’est que je vis encore de la peine teintée de jalousie quand je pense à toutes ces familles qui ont le privilège de ne pas connaitre la mort et la dévastation. La réalité c’est que je me suis sentie bousculée par ce message.

La réalité, c’est que dans tous ces deuils emmêlés, quelque part au cœur de ce chevauchement, il y a le deuil de l’accouchement dont je rêvais, le deuil de la naissance que je souhaitais offrir à mes enfants, le deuil de mon corps qui n’a pas su accoucher comme je l’imaginais. Ces deuils se sont effacés pendant que je cherchais à survivre à la mort de Paul, mais ils sont toujours restés là, en filigrane de mon quotidien.

Hier, j’ai senti qu’ils refaisaient surface, soudain, qu’ils accrochaient ma manche pour me rappeler leur existence demander l’attention que je leur ai refusée. J’ai senti qu’ils m’avaient rattrapée.

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