j’aurais voulu dire

J’évolue dans un petit milieu — dans des petits milieux. Au quotidien, les personnes que je côtoie connaissent l’histoire de Paul. Certaines choisissent d’en parler, plus ou moins souvent, d’autres semblent être plus à l’aise d’éviter le sujet, mais face aux un-e-s comme aux autres, je sais que la mort de Paul, et l’impact qu’elle a eu sur ma vie, existe en filigrane de nos conversations. Ils savent, elles savent. Je n’ai pas besoin de redire constamment.

Je n’ai plus l’habitude de devoir annoncer le décès de Paul, de devoir prendre la décision, en une fraction de seconde, d’alourdir l’atmosphère, d’attirer sur moi cette chape de douleur, de faire naître dans leurs yeux la crainte que je les contamine avec cette mort, avec cette tristesse. Et quand j’aurais besoin de dire, parfois je ne dis rien. Ou je dis trop peu, par peur de l’inconfort.

Hier, chez une amie, quand une personne que je connais à peine m’a rappelé que j’étais enceinte la dernière fois qu’on s’était vues, il y a presque deux ans, j’ai expliqué : « j’ai perdu un bébé ». En entendant mes mots, et en voyant leur effet, j’ai su qu’ils étaient mal choisis. Impersonnels, euphémisant la réalité, gommant l’existence de Paul. J’ai regretté. Mais je n’ai pas osé rattraper l’erreur de peur d’abîmer l’ambiance alors que je me sentais déjà un peu intimidée par la perspective de socialiser avec des personnes que je ne connaissais pas tellement. J’ai dit « j’ai perdu un bébé » et elle a dû entendre « fausse-couche ». Elle a dit « désolée » mais j’ai entendu qu’elle ne comprenait pas l’ampleur de ce que j’avais si maladroitement exprimé.

Plus tard, à table avec mon amie et ses amies à elle, le sujet a dévié sur le prénom d’Aimé. Pour une raison où une autre, on a mentionné le prénom composé Paul-Aimé. Je n’aime pas trop les prénoms composés mais j’aime que mes deux fils partagent ce prénom qui les lie sémantiquement.

Je n’ai pas expliqué ça. Je n’ai pas eu le temps de dire quoi que ce soit que toutes s’exclamaient qu’Aimé était un plus beau prénom que Paul. Il y a eu quelques blagues, que je n’ai pas vraiment entendues, incapable de réagir adéquatement face à ce flot de paroles qui me transperçaient. J’ai protesté un peu, pas fort, mais j’ai eu peur de miner l’atmosphère. Encore. Je n’ai pas osé briser l’équilibre créé dans ce groupe pas tout à fait assorti.

J’aurais voulu leur dire l’importance du prénom de Paul.
J’aurais voulu leur dire l’importance de Paul.
J’aurais voulu leur dire de faire attention, de ne pas piétiner son souvenir sans le savoir.
J’aurais voulu dire. Je n’ai pas su.

 

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Paul au bord du fjord du Saguenay, cet été, par une journée d’orages et d’éclaircies…

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4 réflexions sur “j’aurais voulu dire

  1. C’est admirable de penser a ne pas « alourdir l’atmosphère » alors que tout s’alourdit dans ton coeur.
    Cet espèce de quiproquo est tellement regrettable, j’imagine un instant qu’elles ont même pensé te faire un peu plaisir en disant que le prénom d’Aimé était le plus beau (le plus beau tout court, ca aurait été n’importe quel prénom qui l’accompagnait, ça aurait été pareil je suppose).

    La photo du prénom de Paul est vraiment magnifique.

    • Merci pour ton commentaire!
      Je ne sais pas si c’est admirable… plus souvent qu’autrement je trouve que je manque de courage. Que je ne devrais pas m’inquiéter du confort quand l’enjeu est de nommer l’existence de Paul… Je ne sais pas trop!

  2. Chère Typhaïne,
    Le temps passe et nous ne nous parlons pas très souvent, mais je continue toujours de te lire et de penser très souvent à tes deux fils.

    Et comme je te comprends. Ce sentiment prégnant d’alourdir l’atmosphère lors de l’annonce. La crainte de contaminer les autres avec la mort, avec la douleur, avec notre tristesse. La peur de susciter chez nos interlocuteurs/interlocutrices du malaise. Ce même malaise qu’on finit au bout du compte à devoir prendre toute seule sur nous.

    Une personne ce printemps m’a fait réalisé que mon effort de ménager les autres et de prendre ainsi soin d’eux étaient peut-être bénéfique pour eux… mais certainement pas pour moi. Dans toutes ces genres de situation, prendre soin des autres revenait inexorablement à prendre sur moi et à me mettre à souffrir davantage pour les épargner d’un moindre mal. Alors qu’ « objectivement » c’est moi et pas eux qui ai été durement éprouvée par la vie, par le décès de mon fils.

    Du moins tel que moi je le vis, je crois effectivement qu’il y a une question de courage là-dedans. Le courage de dire les événements vécus, le courage de dire la mort, en sachant très bien l’effet que ça fait. Le courage d’affirmer que, même près d’un an plus tard, de dire ma souffrance ou l’histoire de Laurent, ou encore simplement mentionner son existence, son décès ou son nom, que de dire tout ça est bien plus important que le potentiel malaise que ça peut générer chez les autres. C’est le courage de s’affirmer, de se sentir légitime de se comporter de cette manière où les soins sont dirigés vers soi plutôt que vers les autres, et ce sans en venir à sentir ça comme un geste égocentrique, égoïste ou je ne sais pas trop.

    C’est loin d’être facile, mais la peur finit par se vaincre et le courage par s’acquérir.

    Cet hiver, un inconnu à l’épicerie avec qui je discutais m’a demandé si j’avais des enfants. Instinctivement, sans penser, j’ai répondu « non ». C’est sorti tout seul, je ne comprenais pas. Moi qui m’étais promis de toujours considérer Laurent comme mon fils à part pleine et entière, je venais de commettre l’irréparable. Et même si la conversation a continué, je n’ai pas été capable de rectifier mon erreur monumentale. Moi aussi j’aurais voulu… J’aurais voulu ne pas me tromper, j’aurais voulu avoir le courage de dire mon fils. Mais l’atmosphère était tellement gaie, j’étais trop bouleversée… Moi aussi, je n’ai pas su.

    Les remords par rapport à cet épisode m’ont suivie pendant longtemps. Mais c’est en quelque sorte beaucoup eux qui me poussent maintenant à chaque fois à prendre à deux mains mon courage. Et les paroles de cette personne rencontrée ce printemps : « le malaise, oui ils l’auront. Et tu sais quoi? Ils vont être très très bien capable de le gérer. »

    Je te souhaite de trouver l’apaisement ou le détachement que tu désires par rapport à l’effet qu’implique à peu près tout le temps de dire l’existence de Paul à ceux et celles qui ne savent pas. Et je te souhaite des occasions à venir où, dans ce même genre de situation qui se présente, tu pourras être fière d’avoir trouvé ce courage de nommer, de dire, de célébrer l’existence de Paul sans te culpabiliser.

    J’espère que tu me reconnaîtras même si je ne signe pas,
    Amitiés

  3. I feel absolutely sick when this happens (to me). Amidst light conversations, when it is most difficult to « bring the party down », or recover by eventually speaking the truth, seem to be the hardest. All I can say is that I hear you, and that I am so sorry. I wish Paul’s name and his story, even the beauty of the relationship between your sons’ names, could be effortless parts of every conversation.

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