un cadeau de Paul

Paul m’a appris. Il m’a transformée. Ce n’est pas comme ça que les choses devaient se passer. J’aurais dû le guider, l’accompagner dans ses premiers pas, lui apprendre à faire du vélo. Au lieu de cela, c’est lui qui m’apprend. Son passage dans ma vie a gravé des sillons douloureux au plus profond de moi. Sa mort continue de me faire mal, de mettre à vif mes vulnérabilités. Son absence, senseless, sans sens, remet en questions mes certitudes. Elle exacerbe mes angoisses. Elle me fait douter. De moi. De la vie. De ce qui nous attend. Pourtant, au milieu du chaos et de ces questionnements qui me font perdre pied, je sens aussi autre chose.

J’ai aimé Paul. Dès le début, furieusement. Et à la fin, qui est venue si vite, je l’ai aimé avec impatience. J’ai essayé de tout lui donner d’un coup, de me vider de tout l’amour que je lui réservais, en sachant qu’il ne serait plus là le lendemain pour le recevoir.
Je lui ai dit que je l’aimerais toujours.
jusqu’à la fin de ma vie.

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j’aurais voulu dire

J’évolue dans un petit milieu — dans des petits milieux. Au quotidien, les personnes que je côtoie connaissent l’histoire de Paul. Certaines choisissent d’en parler, plus ou moins souvent, d’autres semblent être plus à l’aise d’éviter le sujet, mais face aux un-e-s comme aux autres, je sais que la mort de Paul, et l’impact qu’elle a eu sur ma vie, existe en filigrane de nos conversations. Ils savent, elles savent. Je n’ai pas besoin de redire constamment.

Je n’ai plus l’habitude de devoir annoncer le décès de Paul, de devoir prendre la décision, en une fraction de seconde, d’alourdir l’atmosphère, d’attirer sur moi cette chape de douleur, de faire naître dans leurs yeux la crainte que je les contamine avec cette mort, avec cette tristesse. Et quand j’aurais besoin de dire, parfois je ne dis rien. Ou je dis trop peu, par peur de l’inconfort.

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deuils/décisions/validations

Ces temps-ci, j’écoute assidument The Longest Shortest Time, un podcast qui traite de questions entourant la parentalité, la grossesse, l’éducation des enfants, et les défis que tout cela présente. Dans le dernier épisode, une collaboratrice à l’émission, Joanna Solotaroff, discute de son indécision face à la possibilité d’avoir des enfants. Elle souligne à l’animatrice que tant ses frères et sœurs que sa mère sont devenus parents assez tard dans leurs vies. Au cours de l’épisode, elle discute enjeux qu’impliquent cette décision avec sa mère, de qui elle semble très proche.

C’est un épisode intéressant, qui aborde un aspect de la parentalité qui est assez peu discuté dans la sphère publique — moins que les quelques témoignages de personnes qui ne veulent pas d’enfant et beaucoup moins que le point de vue des parents (incluant le discours selon lequel une vie sans enfant est pratiquement vaine). N’ayant pas fait l’expérience d’un tel dilemme par rapport à la possibilité de devenir parent, j’ai apprécié les réflexions de Joanna Solotaroff et d’auditrices qui témoignent de leurs difficultés à faire ce choix lourd de conséquences. Mais surtout, j’ai aimé pouvoir jeter un coup d’œil à travers cette fenêtre donnant sur la relation entre une fille et sa mère.

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la rentrée

Je croyais que j’allais accoucher en avance. Ou je me faisais croire ça pour passer à travers les interminables dernières semaines de grossesse.

Je croyais que mon bébé aurait quatre mois au début septembre. Ou je me faisais croire ça pour me sentir mieux par rapport à mon choix de le laisser avec son papa pendant que je reprendrais des études à temps plein.

Je crois que je n’ai pas vraiment la personnalité pour être une maman à la maison. J’aime trop voir des adultes, discuter, réfléchir, organiser. Je trouve difficile de faire la même chose jour après jour, de suivre une routine bien établie. Je continue de croire ça comme une vérité générale. Mais ce n’est pas la vérité qui m’habite en ce moment. En ce moment, j’ai de la misère à m’endormir le soir parce que j’angoisse à l’idée de passer trois ou quatre heures d’affilée loin d’Aimé. En ce moment, je trouve que c’est tout petit, trois mois et demi, pour être loin de sa maman, même pour quelques heures.

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un cache-couche

décembre 2012. Je me prépare à partir visiter ma famille en France, juste après Noël. Depuis quelques jours, j’ai une impression un peu particulière, comme si un changement à peine perceptible s’était opéré en moi. Un mois plus tôt, P. et moi avons décidé de nous embarquer doucement dans le projet de fonder une famille. Pour une raison ou une autre, ça me semble peu probable que je sois enceinte aussi rapidement. Mais avec la date de mon départ qui approche, j’ai envie d’en avoir le cœur net.

Je passe un test, puis deux, mais je n’arrive pas à obtenir un résultat clair. En plissant les yeux, on voit  presque une deuxième petite ligne rose, mais ça n’a rien à voir avec le schéma que présente le mode d’emploi ou avec l’idée que j’ai d’un test de grossesse positif. Je décide donc d’aller au CLSC, croyant que je pourrai passer un test sanguin et obtenir une réponse plus définitive. Pendant que je patiente dans la salle d’attente, P. part faire des courses sur la rue Saint-Joseph. On décide de se retrouver après pour diner ensemble.

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doutes

Aimé fait la sieste. Je lis à côté de lui, la main posée sur son avant-bras. Il respire doucement. Son sommeil calme est entrecoupé de petits mouvements brusques. Il a l’air de rêver. Quand ça fait quelques minutes qu’il n’a pas bougé ou grogné, immanquablement, je suis tirée de ma lecture par cette petite inquiétude qui ne me quitte pas. J’observe sa cage thoracique pour y repérer les mouvements délicats de sa respiration. Même chose la nuit, quand pour me rassurer, j’approche mes doigts de ses narines pour sentir le souffle chaud. Je vérifie, comme je le faisais quand il était encore dans mon ventre et que je m’allongeais pour le sentir bouger en moi. Chaque mouvement, chaque respiration me donne un répit, un sursis de quelques minutes.

Je ne me sens pas exactement angoissée. C’est plutôt que je n’ai plus la confiance que j’avais. Je ne crois plus a priori que tout va bien, que tout va bien aller. À chaque fois que je vérifie si Aimé va bien, une petite partie de moi se prépare au pire, et à chaque fois que je vois son ventre se gonfler d’air ou ses lèvres téter dans le vide, je me sens soulagée. Lire la suite

en parallèle

le visage d’Aimé, mobile, changeant
ses nouvelles grimaces, son sourire de plus en plus volontaire
ses yeux curieux, découvrant chaque jour ce qui l’entoure
les occasions d’immortaliser ses premiers mois chaque jour renouvelées

les photos de Paul, figées dans le temps
images de ses premières semaines, de ses seules semaines
son visage figé, inconscient, des derniers jours
les nôtres, rougis, dans ces dernières photos de famille prises à contrecœur avant la toute fin

les petits bonheurs du quotidien
la douceur de la peau au réveil, ses petites mains qui s’agrippent à mes doigts
la fierté qui enfle en moi quand je le porte, quand je le regarde
la beauté de cet été qui s’écoule doucement le long de nos vies

les souvenirs qui me coupent le souffle
le choc qui ne s’atténue pas, le moment où tout arrête d’être simple et normal
les tentatives vaines pour renverser le cours des choses
le cerveau qui s’éteint, la lumière qui n’anime plus ses yeux
la famille rassemblée en urgence pour accompagner Paul dans ces derniers instants
les sentiments d’impuissance et d’injustice qui remontent en moi avec tellement de force, d’intensité

deux univers dans lesquels j’évolue en parallèle
l’un doux et ensoleillé et fragile
l’autre triste et froid. inquiétant dans sa permanence
l’absence de Paul m’accompagne chaque jour
même les plus beaux
même quand je me sens habitée de la joie spontanée que je croyais ne jamais retrouver