chocs

La mort de Paul a été comme une catastrophe naturelle dans ma vie. Un cataclysme qui s’est abattu sur nos existences et dont les proportions et les répercussions restent difficiles à mesurer, même avec le recul. 
Je continue de repasser dans ma tête les instants où tout a basculé, où la terre s’est mise à trembler sous mes pieds, sans prévenir. Après les premiers moments d’incompréhension, de confusion, les mots du médecin, à l’hôpital — « à son arrivée, il était décédé, on l’a réanimé » — comme une brèche qui s’ouvrait dans la croute terrestre. L’impression que le sol se dérobait sous mon poids n’est pas qu’une métaphore qui me vient à l’esprit aujourd’hui. Je me souviens de la sensation de mes genoux cédant involontairement sous la pression de cette annonce terrifiante. Je me souviens de cette sensation d’étouffer, de suffoquer. La terre tremblait, une poussière épaisse et confuse couvrait le soleil — notre éclipse privée. 

Chaque jour passé à l’hôpital a apporté son lot de mauvaises nouvelles, secousses sismiques violentes et imprévisibles. Encore trop peu habituée à cette nouvelle réalité en terrain miné, j’ai été prise au dépourvu par chacune d’entre elles. La mort de Paul m’a pulvérisée. La douleur s’est installée dans ma gorge, s’échappant a tout moment en sanglots et en larmes et en colère pleine d’incompréhension. 
Pendant des semaines ensuite, j’ai erré dans les décombres de cette vie que je croyais acquise, solide, mais qui s’était désintégrée sous mes yeux. J’ai parcouru à tâtons le nouveau paysage de mon existence, sondant les dommages, parfois tout doucement, de peur de causer des éboulis, d’autres fois violemment, par dépit. 

Avec le temps, j’ai apprivoisé la topographie de cette nouvelle vie, j’ai appris à connaître, à aimer même, les fissures profondes que le départ de Paul a tracé en moi. Au fond de ces crevasses j’ai gratté la terre pour me reapproprier ma réalité, rendre mien ce paysage délabré. J’ai cartographié cette zone de désastre, j’ai entamé la reconstruction. 

Presque un an et demi après la catastrophe et la mort, je crois que j’ai réussi à me reconstruire en partie, à solidifier les fondations, à rénover les façades. Je fonctionne de nouveau. J’arrive à profiter du quotidien, je ne me sens plus coupable à chaque moment de bonheur. La vie a repris son cours presque normal mais je reste vulnérable aux contrecoups, rappels imprévisibles de la secousse initiale dévastatrice. 
Parfois, j’appréhende des moments de fragilité et la réalité se révèle moins cruelle que mes attentes et mes peurs. D’autres fois, par contre, je pense avoir le contrôle, être prête à faire face, et je me retrouve malgré moi de nouveau emportée par cette détresse intense des premiers temps. 
Comme samedi dernier, alors que je me pensais préparée à traverser la journée marquant les dix-huit mois de Paul, me répétant qu’elle ne serait pas différente des autres. Et pourtant, ça n’a pris presque rien pour que je perde le contrôle. La vue de cette maman rencontrée au début de ma grossesse alors qu’elle était enceinte elle aussi. Le souvenir de l’avoir croisée au printemps dernier, elle enthousiaste à l’idée de me présenter son bébé, moi tentant aussi fort que possible de décliner son offre sans méchanceté mais échouant à rester dans les frontières du socialement acceptable. Ça n’aura pris, surtout, que la vue de sa fille, née quelques semaines après Paul, plus un bébé du tout. Une petite fille pleine de vie, les cheveux mouillés par un passage dans les jeux d’eau. À cet instant, le bonheur d’être là avec Aimé, d’avoir un fils vivant, n’a rien pu faire pour apaiser la douleur soudainement renouvelée de l’absence de Paul. 

J’aurais voulu hurler ma peine de ne pas tenir Paul par la main, de ne pas pouvoir profiter de cette journée sans arrière-pensée, comme toutes ces jeunes familles à l’air comblé. À la place, je me suis écartée pour pleurer, pour évacuer le trop-plein de cette peine diluvienne inattendue. 
Ce genre de choc, comme l’écho du désastre initial, continue d’être surprenant et douloureux. Mais si je n’arrive toujours pas à en prévoir l’occurrence, j’arrive mieux maintenant à vivre ces moments sans sombrer dans la détresse. Samedi dernier, le tremblement de terre interne a fini par s’assoupir, et moi, j’ai fini par quitter mon banc isolé pour retourner faire face à la vie qui continue. 

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