dix-huit mois, encore

Il y a quelque chose de vrai dans les phrases cliché qui me faisaient si mal au début du deuil. Le temps arrange les choses. Ce qui nous tue pas nous rend plus fort-e. Même si ces platitudes si peu réconfortantes m’enrageaient il y a dix-huit mois, je reconnais aujourd’hui, un peu malgré moi, que le temps a en effet arrangé plein de choses. Je ne sais pas si je suis plus forte maintenant mais je crois que j’ai au moins préservé ma capacité à aimer aussi fort qu’avant. Le temps a adouci ma peine.

Paul me manque toujours mais j’arrive à vivre avec son absence assez sereinement, je crois. J’aime parler de lui, j’aime entendre son prénom, même quand c’est parce que quelqu’un se trompe et appelle Aimé par le nom de son grand frère. J’aime ces lapsus qui témoignent du lien entre mes deux fils, malgré la distance qui les sépare. J’aime être entourée de photos de lui pour essayer de pallier à ce fossé entre lui et moi, entre ces semaines si douces du mois de janvier 2014 et cette absence sans cesse renouvelée. Lire la suite

signes

Il y a plusieurs mois — si longtemps il me semble — j’écrivais sur mon impression d’avoir rêvé l’existence de Paul, de n’avoir pas vraiment vécu cette vie où il était avec nous. Les semaines où il a été avec nous ont passé si vite et les souvenirs s’estompent si aisément quand il ne se renouvèlent pas. Cette impression d’irréalité, cette difficulté à me remémorer du concret ne fait que s’aggraver avec les jours qui s’écoulent.

Chez nous, il y a plusieurs grandes photos de Paul encadrées. Il y en a des plus petites aussi, collées sur le frigidaire, cachées dans ma table de nuit, posées un peu partout. Dans le petit sac où je range mon téléphone et mon porte-monnaie, j’ai toujours un des petits carnets que l’on a faits pour Paul, avec des photos de lui et quelques petits textes. Et puis il y a toutes ces petites choses amassées depuis son décès, petits souvenirs glanés pour lui dans nos balades et nos errances. Mon quotidien est rempli de marques du passage de Paul dans nos vies, pourtant, tout cela paraît tellement irréel. Lire la suite

to read…

to read
when you have fallen asleep in my lap
i carefully hold the book over your head
i turn the pages quietly
making sure not to wake you up

i read
immersing myself
in another universe
in someone else’s life
but often i raise my eyes to take in all of you

i read
but i come back to you
your fragrant skin
the folds in your forearms
your long eyelashes

to read
is to escape
these days
i want to be here and now
with you

 

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This post was inspired by The Prompt.
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mumturnedmom

bébé-lumière

En fin de matinée, Aimé est bien éveillé. Il fixe, pour la première fois il me semble, les branches d’arbre installées près du fauteuil dans lequel je l’allaite le plus souvent. Une lampe les éclaire, c’est probablement la lumière qui attire son regard. Mais il fixe et il fixe, pendant plusieurs minutes, la tête tournée fermement dans leur direction.

Je me rappelle le jour où j’ai marché dans la neige avec ma cousine à la recherche de ces branches. Nous avons exploré les bois derrière chez ma tante, à la recherche des branches qui donneraient vie à l’idée que nous avions. Après trois-quart d’heure peut-être, nous les avons repérées. Elles étaient déjà au sol, bien fournies, et arborant de nombreux bourgeons. Nous les avons traînées jusqu’à la voiture, puis enserrées dans avec de la corde pour les fixer au toit de l’auto.

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un peu de sens

C’est un lieu commun de dire qu’en occident, on ne sais plus trop comment vivre un deuil, et plus encore peut-être, qu’on a collectivement oublié comment agir en présence de personnes qui vivent la perte d’un être cher. Les livres de croissance personnelle et les sites web consacrés à la question sont légion : il faut bien apprendre quelque part comment être en deuil si on a pas intégré l’information de manière plus organique.

J’ai été privilégiée à cet égard. Contrairement à plusieurs parents que j’ai entendu dans des groupes de soutien ou dont j’ai lu les mots sur des blogues et forums, j’ai surtout reçu beaucoup d’écoute et de patience et d’affection suite au décès de Paul, et encore maintenant. Mais je vois bien que ça reste délicat pour plusieurs de savoir comment parler de Paul, de sa vie et de sa mort, surtout maintenant que son petit frère contribue à donner l’illusion qu’on est passés à autre chose. On m’a demandé plusieurs fois si je voulais qu’on parle de lui (oui!) et si ça me faisait de la peine d’en parler (oui, mais c’est correct) ou d’entendre des comparaisons avec Aimé (ça me fait plaisir qu’ils soient traités comme les deux frères qu’ils sont). Lire la suite

everything is ok

On February 1st, 2014, my baby died. His name was Paul. He was four weeks old.

The shock caused by his death was so violent i had the impression i would not survive it. I was hurting and crying so much i thought i would die. It’s not that i wanted to end my life, just that i wanted so hard to not exist. For weeks, i could not imagine surviving, let alone living a fulfilling life again. I had already experienced important losses. Both my parents were had died by the time i was 18, so i thought i knew grief. But the pain of losing Paul was so immense, incomparable to any other. Lire la suite

bébé-interlude

(pour celles/ceux qui seraient sensibles à ce sujet : ce billet parle de mon bébé vivant et pas vraiment de deuil)

 

À peine de retour à la maison après quelques jours au chalet de la famille de P., on se prépare à recevoir de la visite. Ma tante qui habite aux États est de passage en ville pour quelques jours. Elle vient faire un tour avec ma grand-mère.

J’essaie de remettre un peu d’ordre dans la maison. Je veux que ça ait l’air propre. C’est ma routine à peu près chaque fois que j’ai de la visite, surtout la visite de ceux et celles qui ont toujours été des adultes dans ma vie… C’est un peu pour donner bonne impression, et un peu parce que la visite, c’est la meilleure source de motivation pour passer par dessus mon manque d’intérêt chronique pour le ménage. Quand les gens repartent, je continue de profiter du rangement.

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chocs

La mort de Paul a été comme une catastrophe naturelle dans ma vie. Un cataclysme qui s’est abattu sur nos existences et dont les proportions et les répercussions restent difficiles à mesurer, même avec le recul. 
Je continue de repasser dans ma tête les instants où tout a basculé, où la terre s’est mise à trembler sous mes pieds, sans prévenir. Après les premiers moments d’incompréhension, de confusion, les mots du médecin, à l’hôpital — « à son arrivée, il était décédé, on l’a réanimé » — comme une brèche qui s’ouvrait dans la croute terrestre. L’impression que le sol se dérobait sous mon poids n’est pas qu’une métaphore qui me vient à l’esprit aujourd’hui. Je me souviens de la sensation de mes genoux cédant involontairement sous la pression de cette annonce terrifiante. Je me souviens de cette sensation d’étouffer, de suffoquer. La terre tremblait, une poussière épaisse et confuse couvrait le soleil — notre éclipse privée. 

Chaque jour passé à l’hôpital a apporté son lot de mauvaises nouvelles, secousses sismiques violentes et imprévisibles. Encore trop peu habituée à cette nouvelle réalité en terrain miné, j’ai été prise au dépourvu par chacune d’entre elles. La mort de Paul m’a pulvérisée. La douleur s’est installée dans ma gorge, s’échappant a tout moment en sanglots et en larmes et en colère pleine d’incompréhension. 
Pendant des semaines ensuite, j’ai erré dans les décombres de cette vie que je croyais acquise, solide, mais qui s’était désintégrée sous mes yeux. J’ai parcouru à tâtons le nouveau paysage de mon existence, sondant les dommages, parfois tout doucement, de peur de causer des éboulis, d’autres fois violemment, par dépit. 

Avec le temps, j’ai apprivoisé la topographie de cette nouvelle vie, j’ai appris à connaître, à aimer même, les fissures profondes que le départ de Paul a tracé en moi. Au fond de ces crevasses j’ai gratté la terre pour me reapproprier ma réalité, rendre mien ce paysage délabré. J’ai cartographié cette zone de désastre, j’ai entamé la reconstruction. 

Presque un an et demi après la catastrophe et la mort, je crois que j’ai réussi à me reconstruire en partie, à solidifier les fondations, à rénover les façades. Je fonctionne de nouveau. J’arrive à profiter du quotidien, je ne me sens plus coupable à chaque moment de bonheur. La vie a repris son cours presque normal mais je reste vulnérable aux contrecoups, rappels imprévisibles de la secousse initiale dévastatrice. 
Parfois, j’appréhende des moments de fragilité et la réalité se révèle moins cruelle que mes attentes et mes peurs. D’autres fois, par contre, je pense avoir le contrôle, être prête à faire face, et je me retrouve malgré moi de nouveau emportée par cette détresse intense des premiers temps. 
Comme samedi dernier, alors que je me pensais préparée à traverser la journée marquant les dix-huit mois de Paul, me répétant qu’elle ne serait pas différente des autres. Et pourtant, ça n’a pris presque rien pour que je perde le contrôle. La vue de cette maman rencontrée au début de ma grossesse alors qu’elle était enceinte elle aussi. Le souvenir de l’avoir croisée au printemps dernier, elle enthousiaste à l’idée de me présenter son bébé, moi tentant aussi fort que possible de décliner son offre sans méchanceté mais échouant à rester dans les frontières du socialement acceptable. Ça n’aura pris, surtout, que la vue de sa fille, née quelques semaines après Paul, plus un bébé du tout. Une petite fille pleine de vie, les cheveux mouillés par un passage dans les jeux d’eau. À cet instant, le bonheur d’être là avec Aimé, d’avoir un fils vivant, n’a rien pu faire pour apaiser la douleur soudainement renouvelée de l’absence de Paul. 

J’aurais voulu hurler ma peine de ne pas tenir Paul par la main, de ne pas pouvoir profiter de cette journée sans arrière-pensée, comme toutes ces jeunes familles à l’air comblé. À la place, je me suis écartée pour pleurer, pour évacuer le trop-plein de cette peine diluvienne inattendue. 
Ce genre de choc, comme l’écho du désastre initial, continue d’être surprenant et douloureux. Mais si je n’arrive toujours pas à en prévoir l’occurrence, j’arrive mieux maintenant à vivre ces moments sans sombrer dans la détresse. Samedi dernier, le tremblement de terre interne a fini par s’assoupir, et moi, j’ai fini par quitter mon banc isolé pour retourner faire face à la vie qui continue. 

dix-huit

Paul,
Tu aurais un an et demi aujourd’hui. Dix-huit mois tout juste.
Tu ferais quoi à dix-huit mois? Tu serais qui?

Je t’imagine souvent, particulièrement quand on passe du temps avec ton cousin, qui n’a/n’avait/n’aurait que trois mois de plus que toi.

belarus_FotorTu marcherais, tu suivrais ton cousin sur tes jambes mal assurées. Toi aussi, probablement, tu voudrais monter sur le siège des tracteurs abandonnés près du chalet, poser tes mains sur les volants rouillés, t’imaginant un instant aux commande de ces engins immobilisés par le temps.

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sous la pluie

la solitude apaisante d’un premier juillet sous la pluie
l’eau qui lave ma tristesse, m’irrigue
les gouttes comme des bijoux sur les feuilles
l’escargot qui croise notre chemin
l’odeur des fleurs mouillées
le doux roulement de la poussette sur l’asphalte inondée
la rivière débordante, portant dans son cours feuilles, racines et troncs d’arbres

sous la pluie, je retrouve Paul
mon bébé de mauvais temps

sous la pluie, je découvre Aimé
mon bébé du printemps

escargot_Fotor