papa

La semaine a été longue. Enflée d’émotions.
Une semaine en terrain inconnu.
Une semaine à découvrir la vie avec un bébé de plus de 28 jours.
Une semaine marquée aussi par un anniversaire lourd. Hier ça a fait dix ans que mon père est décédé.

La semaine a été longue.

La nuit a été un peu trop courte. Surtout que ce matin, P. ayant un contrat à terminer pour aujourd’hui, je n’ai pas pu bénéficier de notre arrangement de sommeil habituel et me rendormir dans une chambre silencieuse pour une heure ou deux au petit matin, quand Aimé décide que sa journée commence. Mon déficit de sommeil devrait m’inciter à faire la sieste et à repousser encore un peu le moment d’écrire. Mais je commence à deviner que je devrai éventuellement faire des compromis sur le sommeil si je veux continuer à prendre soin de mes émotions qui continuent, elles, à se bousculer, à me bousculer, sans égard au temps que j’ai pour y faire face.

Je n’arrive pas à me relaxer, même après avoir décidé de laisser tomber le plan que j’avais fait pour la soirée. Quelque part en moi, je crois que j’ai besoin de prendre du temps pour me recentrer, me concentrer sur ce moi que j’ai récemment tourné presque entièrement vers Aimé. J’aime la relation fusionnelle que l’allaitement nous permet/impose mais pour pouvoir me sentir bien dans cette union, je sens que je dois continuer de me donner l’espace de réflexion et d’introspection sur lequel je me suis tant appuyée depuis des mois.

Je m’allonge en me disant que je vais me reposer quelques minutes. Je démarre un podcast. Un spécial fête des pères de This American Life, en reprise. En introduction, plusieurs personnes racontent comment leurs pères ont tenté de leur parler, de leur témoigner de leur amour, parfois avec maladresse.

En les entendant, je me rends compte que pour tout de suite, c’est de cela dont j’ai besoin.

Dire mon père.
Dire la relation que nous avons eue
Dire la peine que j’ai qu’elle se soit terminée aussi abruptement.
Dire cette solitude qui m’emplit quand je regarde le père de P. bercer Aimé avec tant d’affection, quand je me demande quelle relation aurait mon père à ses petits enfants.

Lui qui recommandait à mon frère et moi — à la blague, mais à moitié seulement — de ne pas avoir d’enfant avant nos 30 ans, il serait peut-être étonné de nous voir, chacun-e avec notre bébé dans les bras. Mais il aimerait nos enfants inconditionnellement, je crois. Il n’est pas là pour bercer Aimé ou sa cousine. Il n’a pas connu Paul. Pourtant, il est déjà présent dans leurs vies. Il a, évidemment, sculpté qui je suis comme personne, mais il continue aussi d’influencer profondément qui je suis comme parent.

Mon père voulait que ses enfants soient libres. Il nous a entouré d’amour, nous a garanti sa présence à nos côtés, il nous a accompagnés sans  nous restreindre. Quand j’étais petite et que je grimpais sur des rochers ou dans un arbre, il me répétait « Assure tes prises ». Plutôt que de me retenir, il m’a petit à petit appris à m’appuyer sur du solide pour mieux explorer l’inconnu. Entre l’âge de cinq et dix ans, je me suis fracturé une jambe et deux bras (jamais en grimpant). Sa solution : m’apprendre à mieux tomber. Il m’a donc inscrite à ma première session de judo. J’ai continué jusqu’à aujourd’hui et je ne me suis pas cassé d’os depuis.

J’ai toujours apprécié cet aspect de la philosophie parentale de mon père, de mes parents. Dès les premières semaines après le décès de Paul, je m’inquiétais d’avoir perdu, en plus de mon fils, cette confiance, cette capacité à apprivoiser le risque. Je continue de me demander si je saurai offrir à Aimé la liberté dont j’ai bénéficié dans mon enfance, mais je suis convaincue de vouloir essayer.

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Un peu plus d’un an avant la mort de mon père, j’ai participé à une retraite offerte à mon école. Pendant deux jours, je crois, nous étions invité-e-s à réfléchir à notre vie, à écrire, à échanger. Je ne me rappelle pas très bien des activités ou du déroulement du séjour. Je me souviens simplement que dans l’un des moments d’écriture, on nous avait demandé d’écrire une lettre à nos parents. J’étais embarrassée, je crois, d’écrire à mon père. J’étais encore fâchée de vivre seule avec lui et mon frère — à une époque où l’inconfort social de devoir répéter que ma mère était décédée me pesait parfois plus que le deuil lui-même. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai rien écrit.

Quelques heures plus tard, à la fin du séjour, l’animateur (ou animatrice, je ne sais plus) nous a remis à chacun-e une lettre. Une lettre écrite par nos parents, à qui on avait demandé de réaliser ce même exercice sans nous le dire. Je ne sais pas ce que les lettres des autres contenaient, ce que leurs parents leur avaient partagé. Mais celle que mon père m’avait écrite était immensément touchante. Il me parlait de moments de nos vies, de ce qu’ils voulait nous offrir à mon frère et moi — que nous puissions être « heureux et libres ». Même à l’époque, j’avais senti à quel point cette lettre était précieuse, j’avais regretté de ne pas avoir moi aussi accepté de me livrer sur papier, et d’écrire à mon père que je l’aimais. Au fil des années, j’ai parcouru souvent sa courte lettre. Aujourd’hui encore, je l’ai relue plusieurs fois.
Elle me chamboule toujours autant.

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