derniers jours

Dans les guides pour les nouveaux parents et les applications de grossesse, qui s’adressent semble-t-il en priorité aux parents (ou aux mamans) qui attendent leur premier enfant, j’ai lu à plusieurs reprises des conseils du genre « profitez de ces dernières journée en amoureux, après vous n’aurez plus le temps ». Parfois, un conseil du même genre est donné aux parents qui ont déjà un-e petit-e à la maison: « profitez de vos derniers moments en tête-à-tête avec votre ainé-e ». C’est ce que disent aussi les mamans-blogueuses qui attendent bébé #2. C’est ce que m’aurait conseillé ma sage-femme, j’imagine, quand je lui ai dit mardi que j’étais impatiente d’accoucher. C’est ce qu’elle aurait pu me dire si Paul avait été là, petit marcassin de seize mois.

À la place, elle a insisté sur le fait que le bébé est au meilleur endroit pour lui en ce moment, et qu’il ne m’en reste pas long à patienter — ce qui est vrai et plein de sens mais qui ne calme pas mes angoisses. À la place, j’ai dû me retenir de pleurer en entendant sa stagiaire nous dire qu’on se croisera peut-être dans deux ans, quand elle aura terminé sa formation, si on attend un deuxième enfant. À la place, je me suis retenue de lui dire à quel point ça me fait mal de l’entendre oblitérer l’existence de Paul. À la place, je lui ai répondu avec une phrase vide et à peu près polie, que pour l’instant je me concentrais sur ce bébé.

Et c’est vrai. Sur quoi d’autre me concentrer? Comment faire autrement que me projeter dans l’avenir, m’accrocher à l’espoir que ça va aller cette fois-ci? Comment pourrais-je profiter de ce que j’ai maintenant mais qui ne sera plus pareil après? Déjà, rien n’est plus pareil.

Notre vie à deux, même si elle implique toute la liberté quotidienne des couples sans enfant, est déjà et toujours marquée par l’absence palpable de Paul. Les préparatifs des derniers jours, au lieu de se faire en négociant avec l’horaire et les demandes d’un petit garçon demandant mon attention, me font faire face à des questions insolubles. Est-ce qu’on réutilise ce petit pyjama adorable qui me rappelle des souvenirs si doux ou on le met de côté dans la boîte des choses de Paul? Est-ce que je vais trouver le courage de réutiliser le porte-bébé que j’ai tant aimé et détesté à la fois? Est-ce que je vais réussir à m’attacher à bébé-de-mai? À éviter de comparer ses moindres gestes, son sommeil ou son visage à celui de Paul?

Pourtant, je voudrais profiter de ces derniers jours en tête-à-tête virtuel avec Paul. Mais comment faire? Comment laisser son existence, et mon amour pour lui, occuper l’espace que son frère ou sa sœur revendique si efficacement de par sa présence si palpable, si physiquement là*?

Face aux coups et aux roulements qui m’emplissent, face à l’espace occupé au centre de mon corps par bébé-de-mai, les souvenirs intangibles de Paul me semblent fragiles et constamment hors de portée. Comme si les souvenirs de son existence devenait de plus en plus fugaces, glissant entre mes doigts et dans les confins inatteignables de ma mémoire à mesure que son frère ou sa sœur revendique cet espace à coloniser dans mon corps, mon cœur, mon quotidien…

Ce matin, j’ai regardé deux des rares vidéos si précieuses que nous avons de Paul. Il est mi-assis mi-couché sur le ventre de son papa, adossé sur une couette qui entoure les jambes de P. La courbe de son dos, ses jambes repliées, rappels de sa position in-utero, me font prendre conscience de la si courte période écoulée entre sa naissance et le moment où j’ai capté ces images. Les jambes de Paul se déplient, jusqu’à ce qu’un de ses pieds nus atteigne le visage de P. Chaque fois, le menton à la barbe courte et piquante déclenche une réflexe, un repli stratégique rapide des petits membres. Puis, hésitantes, les jambes reprennent leur danse, une par une, retournant explorer la surface inconnue du menton, de la joue de P., peignant sur le visage de Paul un air d’incompréhension.

À travers ces quelques secondes d’images en mouvement, j’arrive à me défaire un instant de ce sentiment d’incrédulité face à l’existence de Paul. Je le vois, tout petit mais tellement vivant, et je sens profondément qu’il a été, qu’il a existé. Il a vécu.

il est mon enfant unique, encore pour quelques jours…

 

——————–

* Je précise que j’apprécie infiniment cette présence malgré la description que j’en fais et qui se rapproche peut-être trop d’un envahissement… en réalité, je remercie quotidiennement bébé-lentille de bouger autant et de me rassurer promptement par ses roulades quand je m’inquiète de son état, c’est-à-dire plusieurs fois par jour et par nuit.

Publicités

Une réflexion sur “derniers jours

  1. It must be so hard to figure out what to do about clothes and baby gear. When A&C were born, the only items we had bought were two small toys. And while they were attached to SB’s crib since before she was born, we didn’t actually hand them to her until recently.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s