ça

Décider de devenir parent, de mettre un enfant au monde, implique forcément de faire un saut dans le vide, de croire un instant que l’on peut défier la mort. Il y a des années que j’avais hâte d’en arriver là dans ma vie. Je savais qu’il était souhaitable d’attendre qu’un minimum de conditions soient réunies pour accueillir un enfant dans ma vie mais je n’ai jamais dressé de longue liste de choses à accomplir avant la maternité.

Je crois qu’au fond de moi, je sais depuis longtemps que je veux avoir des enfants rapidement pour pouvoir en profiter le plus longtemps possible, une logique pas infaillible que je tiens de mon expérience d’avoir des parents plus âgés qui sont tous les deux décédés beaucoup trop tôt. Je savais que d’avoir des enfants 10 ans plus tôt que mes parents ne garantirait en rien que je passerais 10 ans de plus à en profiter, que j’offrirais 10 ans de plus sans deuil important à mes enfants. Je savais ça mais ça n’a pas empêché ce calcul étrange de jouer un rôle dans ma décision de devenir maman au moment où je l’ai prise.

Je savais que rien ne garantissait que nous pourrions offrir à notre enfant deux parents en vie et en santé à long terme. Je savais que statistiquement, il était tout à fait possible que nous y arrivions, et que ça aurait été le cas même si j’avais décidé de remettre la maternité à plus tard. Je savais tout ça, mais malgré ces calculs un peu morbides qui ont pesé dans mon choix de fonder une famille avec P. au moment où je l’ai fait, il ne m’avait pas effleuré l’esprit que la mort pourrait s’inviter chez nous par une toute autre porte. Je n’avais pas envisagé la possibilité que notre bébé meure.

J’ai craint de faire une fausse couche au début de ma grossesse, puis ce stress s’est tassé et a fait place à la confiance. J’ai eu quelques moments d’inquiétude pendant l’interminable processus qui a mené à la naissance de Paul par césarienne d’urgence. Mais même alors que je commençais à faire de la fièvre, qu’on me parlait d’infection potentielle et qu’on me dirigeait en vitesse vers la salle d’opération, je n’ai pas senti une réelle peur de la mort. Peut-être parce qu’après deux nuits à peu près blanches et plus de 24h de travail actif, j’étais trop épuisée pour saisir la pleine mesure de ce qui se passait. Mais plus probablement parce que rien dans mon expérience et ma compréhension de l’ordre normal des choses ne m’avait préparé au fait que la mort périnatale est une réalité même dans les pays occidentaux, même en présence de professionnel-le-s de la santé compétent-e-s. Je ne pouvais alors tout simplement pas concevoir que l’une des issues possibles d’une grossesse normale, sans risque apparent, était la mort.

Après la naissance de Paul, j’ai été soulagée que ce soit terminé. Qu’il soit là, enfin. Qu’il soit en santé malgré la légère fièvre que mon corps surchauffé lui avait transmis avant la naissance. J’étais fière (!?) en apprenant ses résultats rassurants aux différents tests et mesures diverses passés au cours de ses premières heures — APGAR, saturation, température, réflexes, etc. J’étais soulagée et fière mais pas surprise. Je tenais pour acquis que tout irait bien. Je faisais partie de ces gens qui croient que « ça » n’arrive qu’aux autres — ou en fait, je n’avais aucune notion de ce que ce « ça » pouvait impliquer.

Après plus d’une année à tourner et retourner dans tous les sens ce qui est arrivé à Paul, et à lire une multitude d’histoire de bébés dont la vie s’est terminée abruptement en toute fin de grossesse ou dans les premières semaines de vie, je connais trop bien ce « ça ». Je l’ai visité en long et en large, j’en ai exploré les recoins les plus sombres. J’ai disséqué l’incompréhension et la culpabilité qui le rend à la fois fluide et compact, enveloppant et cruel.

Ce « ça » que j’avais réussi à tenir à distance après le premier trimestre de cette grossesse est revenu en force. Il accompagne mes journées intimement depuis quelques semaines, et se fait sentir de plus en plus intensément chaque jour. C’est ce « ça » qui prend de plus en plus de place dans mon quotidien à mesure que les jours passent et que je n’arrive plus m’accrocher au raisonnement selon lequel bébé-lentille doit grandir encore pour être prêt-e à faire face au monde extérieur. Le « ça » m’empêche de croire pleinement que le bébé va arriver quand il sera prêt parce que je connais trop d’histoires où l’attente patiente a cédé la place à la dévastation de la mort. Le « ça » me réveille la nuit et m’empêche de me rendormir tant que je n’ai pas senti de mouvement. Le « ça » me fait rêver presque obsessivement au moment où je pourrai enfin tenir bébé-lentille dans mes bras, mais il m’oblige à envisager les scénarios indicibles où tout n’irait pas comme prévu. L’urgence, les manœuvres de réanimation, les hémorragies, mon bébé silencieux, la maison qui reste vide, les vêtements qui ne servent pas, les couches qu’on ne change pas, l’avenir qui s’écroule encore.

Je lutte pour que ces images restent dans une zone de mon esprit où elles ne me font pas trop de tort. Je sais que je ne peux pas les ignorer. Elles existent, elles font partie de moi comme fait partie de moi l’expérience solitaire des deuils enchevêtrés qui m’habitent. Elles sont là et je sens que je dois leur faire une place en moi, contrepoint aux images heureuses que je réussis aussi à mobiliser. Je tente donc de les accueillir pour ce qu’elles sont, et de les utiliser pour mettre en relief la beauté des premières heures de Paul et, je l’espère profondément, le bonheur qui nous attend avec bébé-lentille.

J’ai perdu ma confiance aveugle mais je choisis le saut dans le vide.

IMG_1317_Fotor

Paul, 2 jours
épuisée / comblée / confiante

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6 réflexions sur “ça

  1. Simply beautiful… You and Paul and your ability to decipher and write so eloquently about your experience. This one pulsates with truth and transparency. Thank you for sharing.

    • Thank you so much Gretchen.
      As often, i find myself wondering what and how to write to be true to my experience while maintaining the connection to the loss mothers who have been my life line over the last year. So your words mean a lot.
      Thinking of you, Zachary and your family.

  2. Très beau texte, qui me bouleverse tellement. Je suis enceinte de 21 semaines de mon premier bébé et je suis un peu comme toi avant, je suis naïve et confiante. Tu es courageuse de choisir le saut dans la vide. Je suis certaine qu’il t’apportera du bon cette fois.

  3. Il n’y a rien a faire, a moins de patienter que d’autres images repoussent le « ça » ailleurs…
    Courage pour ces moments d’angoisses difficilement contrôlables et non raisonnables (au sens propre du terme)
    Que ce bébé lentille de mai amène beaucoup de joie et d’apaisement dans votre jolie famille

    • Merci Virginie. J’essaie de faire de la place à plein d’autres images aussi, et de me concentrer sur le fait qu’il ne reste qu’un court laps de temps à attendre…

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