renversement

Aujourd’hui, je me suis retrouvée, je pense, dans une situation étrange. Une sorte de renversement de rôles auquel je ne m’attendais pas. Je dis « je pense » parce que je ne suis même tout à fait certaine d’avoir bien saisi la situation en question. Mais je crois que sans le vouloir, j’ai fait subir à une maman ce que je voulais éviter à tout prix il y a quelques mois.

Après être allée aller manger avec une collègue, de passage à mon travail pour répondre à quelques questions de la personne qui me remplace, je me suis retrouvée au milieu d’une de ces conversations typiques de fin de grossesse. Il faut dire que je me sens à l’aise d’aborder ces questions avec mes collègues, qui ont été extrêmement présent-e-s et à l’écoute suite à la mort de Paul, à mon retour au travail l’an dernier, puis à l’annonce de cette nouvelle grossesse. J’ai répondu à leurs questions sur la position du bébé, j’ai partagé mes impressions par rapport à mon congé, et à l’attente de l’arrivée de bébé-de-mai.

La conversation était légère. Je ne sentais pas le besoin d’exprimer mes inquiétudes face au futur, justement parce que je n’avais pas à les cacher. Savoir que j’aurais pu en parler avec ces personnes, savoir qu’elles m’auraient écoutée me suffisait. Alors je m’en suis tenue à des aspects plus banals de mon quotidien. De l’extérieur, j’imagine, j’avais l’air d’aborder ces derniers jours de grossesse avec la même confiance qui m’habitait juste avant la naissance de Paul. J’avais l’air de vivre dans l’ignorance de tout ce qui peut mal tourner, dans la naïveté qui précède le drame. J’avais l’air d’avoir rejoint le monde des vivant-e-s, du normal, du simple.

Ça m’arrive plus souvent maintenant. Parfois ce n’est qu’un air. Parce que je n’ai pas envie de partager ce qui m’habite avec le premier venu ou l’énième madame qui décide de poser sa main sur mon ventre. Parfois c’est plus qu’un masque. Parfois, contre toute attente, la conscience des risques et de la fragilité de la vie cohabite en moi avec une confiance improbable que ça va aller.

Mais aujourd’hui, la scène de normalité dans laquelle je tenais un rôle actif, cette discussion qui aurait parue banale à plusieurs, s’est tenue devant un public qui n’y voyait probablement rien de léger ou de banal. Enfin, je pense. Je pense qu’une personne présente dans la salle, témoin de ces échanges, a connu la tragédie de tenir son bébé décédé, de devoir lui dire au revoir. Je n’expliquerai pas ici pourquoi je pense cela, je ne suis même pas certaine que c’est réellement le cas. Peut-être que je fais erreur sur la personne.

Mais même si c’est le cas, je me suis sentie chamboulée tout l’après-midi. Je me suis rendue compte de la position paradoxale dans laquelle je me trouve. Alors que j’ai tant souffert de voir des femmes enceintes à l’air serein et des bébés plein de vie, je représente maintenant exactement ça pour d’autres. Toutes ces personnes que je croise sans le savoir et qui vivent un deuil silencieux me voient comme je voyais ces femmes il y a si peu de temps. Et bientôt, si tout va bien, ce sera moi qui aurai dans mes bras un bébé grouillant ou paisible, rappel cruel pour les parents endeuillés de ce qui aurait dû être. L’image que je projette, que je le veuille ou non, colle de moins en moins avec la réalité complexe que je vis. De l’extérieur, j’ai probablement le même profil que ces femmes pour qui la grossesse et l’arrivée d’un bébé sont des événements simples et beaux, et non pétris de doute et de tristesse. De l’extérieur, j’ai de plus en plus l’air d’une future maman, et, j’imagine, de moins en moins l’air d’une maman qui a déjà connu le pire.

Je veux embrasser l’espace paradoxal dans lequel j’évolue maintenant, je veux explorer les territoires des premières fois qui m’attendent et me laisser emporter par le bonheur et l’amour s’ils veulent bien me submerger dans les vagues enveloppantes que j’ai connues à la naissance de Paul. Je veux tout ça, mais je veux aussi garder mes attaches à la tribu des parents démolis, des mamans ravagées, de ceux et celles qui peinent à faire face et à se reconstruire doucement. Je veux tout ça à la fois…

 

les sentiments, tout comme l’eau qui entoure les îles, séparent les gens en même temps qu’ils les réunissent.

— Anna Pourquoi, par Pan Bouyoucas

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4 réflexions sur “renversement

  1. Chouette d’avoir de tes nouvelles en ouvrant tumblr en fin de soirée.

    C’est toujours awkward les renversements mais, bon, ça fait partie de la vie. Heureusement qu’on est multiples et complexes et pas enfermé dans une seule identité, un seul moment.

    Allez, ciao. À+

  2. Before Zachary died, I always found myself in that strange (and fortunate) dichotomous place. Yes, I was so thrilled, so thankful, to have C.T. I was able, over time, to talk about some of the mundane, surface-level, pregnancy and new baby topics, although it was usually tainted with bit of discomfort (depending on the audience) and probably some resentment. Will I be asked to go deeper? How can others talk with such certainty? At the same time, B.W. was still dead. I was still a bereaved mother who birthed her own beloved, dead son. Pregnancy and birth and stories of raising a child would always be different for me, because someone was missing.

    I don’t think I came across anyone who I suspected had lost their child, but kept quiet about it, in the context you describe. That is extremely awkward…, especially because it wasn’t apparent that you wear those shoes too. I think, as bereaved parents, we tend to become hyper- aware of and extremely sensitive to hurting or offending others who have experienced unthinkable loss. It’s one of the *gifts* of this awful journey.

    Thinking of you and Paul and your precious new one…

    • I have the same discomfort when i find myself talking with someone i don’t know who takes for granted — i suppose — that this is my first pregnancy, or has no reason to imagine that i have lost Paul. But i am generally ok talking about this pregnancy with people who know about Paul, and who ask me about him, and how i feel, or deal with the upcoming arrival of a new baby. But indeed, the situation i described was awkward. I didn’t want to « out » the other person, and i realize this might happen again, for instance if i run across someone i have met in a support group. I just don’t know what the appropriate way to deal with that is…

      On another note, it is good to « hear » from you. I check daily for updates on yours and a few other blogs, realizing how important the connection i have with your stories and babies… xox

  3. Pingback: invisible | le marcassin envolé

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