le premier

Avec mon ventre de plus en plus apparent, et le fait que j’ai cessé de travailler, libérant mon emploi du temps aux heures où je serais normalement assise à mon bureau ou dans une réunion, j’attire de plus en plus les questions et commentaires autour de la grossesse. Outre les « Ta bedaine est tellement grosse/petite ! » (c’est fascinant, d’ailleurs à quel point ces constatations sont interchangeables), on me demande souvent si c’est mon premier bébé.

A priori, je veux répondre que non, j’ai envie de rendre compte de l’existence de Paul chaque fois que l’occasion se présente. Mais en réalité, il m’arrive de ne pas répondre entièrement honnêtement à cette question, selon les circonstances. Parfois, c’est à cause de la manière dont elle est posée. « En as-tu un autre à la maison? » par exemple m’amène parfois à simplement répondre non, surtout si je suis au milieu d’une conversation courte ou superficielle, parce que c’est la réponse la plus simple. Parfois, la question est directe mais je manque de confiance – en moi ou en la capacité de la personne en face de moi de recevoir cette annonce – alors je réponds oui, oui c’est mon premier.

Quand je m’entends dire ça, je me sens déchirée. J’ai peur de contribuer à effacer la vie de Paul en ne sautant pas sur toutes les occasions pour dire son existence. En même temps, je n’ai pas envie que l’annonce de sa mort réduise sa vie au drame qui y a mis fin. J’aimerais pouvoir chaque fois être en mesure d’offrir un instantané de la réalité complexe de son absence. J’aimerais pouvoir dire simplement que même si l’année qui vient de s’écouler a été éprouvante, mes souvenirs du mois que j’ai partagé avec Paul me remplissent de bonheur, d’amour, de fierté.

Même quand je choisis de ne pas tenter de rendre compte de cette réalité, soit pour me protéger, soit pour protéger le souvenir précieux de mon fils, il est présent en moi. Je crie son nom en moi-même, pour moi, pour lui.

À d’autres moments, la question est posée comme une porte entrouverte. Et alors je passe le pas à tâtons, en essayant de trouver les mots qui sauront exprimer ma réalité et mes sentiments.

La semaine dernière, après de longues minutes de conversation avec un ancien collègue de travail que je n’avais pas croisé depuis longtemps, distraite par le monologue interne qui m’habitait — « Est-ce que je lui parle de Paul? Ou pas? Comment? » — je vois finalement l’ouverture, et je choisis de m’y glisser. Je prononce les mots. Enfin. C’est dit. Sa réponse est simple, attentive. Je lui dit que ça a été difficile, que petit à petit j’arrive à mieux fonctionner. Quand j’arrive à passer la porte, et quand la réaction de la personne en face de moi est pleine d’empathie, je me dis que je devrais me lancer plus souvent, et faire confiance à la capacité des autres de recevoir ce que je leur dit.

Deux jours plus tard, après une table-ronde sur la violence institutionnelle/étatique envers les femmes, je vais parler à l’une des conférencière, une doula qui parlait du racisme en milieu hospitalier et de la difficulté d’accès aux services de sage-femmes pour les femmes de la communauté Noire au Québec. Son intervention m’avait interpellée et menée à lui poser une question au cours de la période prévue à la fin des présentations. Comme elle avait reçu plusieurs commentaires négatifs et peu respectueux des expériences dont elles faisait part (« la violence obstétricale n’existe pas » / « le racisme dans les hôpitaux québécois n’existe pas »), je voulais m’assurer que j’avais bien exprimé ma pensée et ma question. Notre conversation s’est poursuivie sur les éléments permettant d’expliquer les disparités raciales/ethniques dans l’accompagnement des grossesses et la prise en charge des naissances, et les pistes de solution pour mettre un terme à ces inégalités.

Puis, je suppose à cause du sujet, de la formation de doula de la conférencière et du fait que j’avais partagé sur mon expérience de suivi de grossesse en maison de naissance, elle me demande si j’ai d’autres enfants. La porte est grande ouverte, le sujet déjà bien entamé. Alors je lui parle de Paul. Elle me demande si ma sage-femme m’a parlé de rituels — il me semble que c’est le mot qu’elle a utilisé — pour me préparer à un accouchement dans ce contexte de deuil. Ce n’est pas quelque chose que j’ai abordé spécifiquement avec ma sage-femme alors je lui demande de m’en dire plus. Tout simplement comme ça, dans la salle de classe qui se vide tranquillement, elle me parle doucement de donner de la place à Paul dans l’accouchement et l’arrivée du nouveau bébé. De lui parler, de lui dire que son petit frère ou sa petite sœur ne le remplacera pas.

Et c’est vrai. Comme le fait que je garde parfois pour moi l’existence de Paul ne diminue pas son importance dans ma vie, l’arrivée d’un deuxième enfant ne saura jamais remettre en question le fait que Paul a vécu, qu’il a marqué nos vie de manière indélébile, qu’il est irremplaçable.

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6 réflexions sur “le premier

  1. C’est un peu différents mais il m’est arrivée quelque chose cette semaine. Je discutais avec le serveur au resto qui semblait trouver notre fille charmante. Il nous dit qu’il a trois enfants et qu’ils sont rapprochés. J’aurais voulu lui dire qu’on à des enfants rapprochés nous aussi… Mais je pouvais pas le faire. Je l’ai crié dans ma tête.

  2. I have to say that the question never really gets easier to answer. You find you muddle through depending on the situation, just as you describe. But, there is the always the nagging doubt about if/how you answered, the regret about having not adequately expressed, the struggle not to get anxious when you « know it’s coming » or to minimize for the askers comfort. I think I had come as close to relative comfort with it, just as Zachary was arriving in our lives. I have not figured out how I will deal with this, in the context of his death too.

    That is really special that you came into contact with the doula on the special perspective on birth after loss. And you are exactly right – the outward expressions (or not) of Paul’s existence, and peoples’ perceptions about it, in no way hinder your love for him or his place in your family. That is an absolute that will remain unchanged.

    I hope you are finding meaningful time and rest, in the hours that used to be dedicated to work. I think of all of you often.

    • yes, there are so many aspects that make answering these questions a complex task. And i have definitely not mastered dealing with the discomfort of the person i’m talking to…

      I can only imagine what it must be like for you after the death of Zachary. It is just too big, too much. I know a part of it as i have often had to deal with the uncomfortable « yes both of my parents are dead. No, in two separate instances. No, i don’t know what to say either ». But as atypical as it may be to lose two parents early in your life, most adults / people have to face the death of their parents eventually. It is part of the normal cycle of life. Whereas losing one’s child continues to defy everything that should be.

      i think of you and your family too. xo

  3. fascinating experiences- especially the one with the doula. It’s always a hard question. It’s sometimes easier to divulge when someone straight out asks a question like « how old is your first? » or « is she sleeping through the night? » THen I can answer honestly. It’s when the obvious questions dont arise and I try to give subtle clues. « Do you have a boy or a girl? » they ask and I I say  » I had a daughter. » those are the situations I have the most trouble with- do I tell and end the internal monologue I too have going on? Or just let them think my baby had lived? I’m learnign the questions never end- they just change….

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