à toi

toi qui fait face à la mort toute récente de ton enfant,

Je me permet de t’écrire quelques mots. J’espère qu’ils t’offriront une perspective autre sur la souffrance immense qui t’habite. J’espère qu’il n’ajouteront pas à ta douleur déjà si intense.

D’abord, saches à quel point je suis désolée de ce qui t’arrive. Je suis attristée par la mort de ton bébé, de ton enfant, peu importe son âge, peu importe s’il s’est éteint dans le monde intra- ou extra-utérin. Tout cela ne devrait pas arriver. Rien ne rend acceptable l’injustice d’une mort prématurée.

Je me souviens des premières semaines après la mort de Paul, du vertige devant l’ampleur du désastre qui s’était abattu sur nous. Même après que plusieurs jours, plusieurs semaines, aient passé, j’étais encore tout près de la douleur innommable des premiers instants. Je me rappelle des premières minutes. De mes jambes, incapables de me soutenir. De ma voix, incontrôlable. Des mots que je répétais malgré moi « qu’est-ce qu’on va faire? qu’est-ce qu’on va faire? ».

Ces mots, ou leurs multiples variantes, semblent habiter beaucoup de parents qui font face au choc initial de la mort de leur enfant. C’est peut-être le cas pour toi aussi. Peut-être veux-tu savoir si la souffrance invivable des premiers jours va t’habiter pour toujours, si tu vas rester à jamais dans cet état de désespoir infini?

Sur les forums, dans les rencontres, les parents qui sont en deuil depuis plus longtemps – et dont je commence à faire partie – répondent presque invariablement quelque chose du genre : « La douleur reste mais elle s’adoucit, devient plus familière, moins tranchante, avec le temps qui passe. Éventuellement, on s’y habitue, et on réussit à sentir l’amour que l’on porte à notre enfant plus fortement que la colère face à l’injustice de l’avoir perdu. »

Quand je réponds, j’essaie de faire valoir que c’est important de prendre le temps dont on a besoin pour explorer la dévastation du début. Qu’il n’y a pas de date butoir pour faire son deuil, que c’est correct d’être dysfonctionnel-le pendant un temps. Que c’est important de prendre soin de soi, d’être indulgent-e envers soi-même. Je répète les phrases qui m’ont aidé, qui m’ont permis de me donner l’espace dont j’avais besoin, dont j’ai encore besoin par moments. En les disant, en les écrivant, j’espère qu’elles t’aideront aussi.

Mais ce que je n’ose pas dire, le conseil que je n’ose pas donner, c’est de « profiter » de ces moments de deuil intense. Je me replace dans ce que je vivais l’année dernière à pareille date, ou au courant du mois de février, dans les jours après le décès de Paul, et je ne crois pas que j’aurais apprécié ce conseil, si bien intentionné soit-il. Pourtant, c’est vrai, une part de moi s’ennuie de l’intensité de la douleur d’alors. Mon quotidien était difficile à vivre. Les moments les plus banals devenaient des défis insurmontables. La peine et la colère avaient élu domicile dans ma gorge et explosaient à la moindre provocation, m’étouffant, noyant mes yeux de larmes incontrôlables. Mais cette intensité me permettait d’être proche de Paul, de sentir en moi, intimement entremêlée à la tristesse, mon amour qui grandissait encore.

Même cet automne, après plusieurs mois à sentir que je « progressais » dans mon deuil, j’ai replongé dans une tristesse intense pendant plusieurs semaines. Et malgré la douleur, malgré la difficulté à me lever le matin, à mettre un masque pour pouvoir fonctionner pendant les heures hors de chez moi, j’ai redécouvert avec une certaine affection la vivacité de la douleur. Parce qu’au cœur des journées tourmentées que je vivais, que vis encore parfois, je ressens mon amour pour mon fils s’imposer en moi, enfler jusqu’à déborder.

Toi qui en es aux premiers moments d’incrédulité, d’incompréhension et de souffrance, je sais que ce n’est probablement pas ce que tu veux entendre en ce moment. Mais je me permet de te suggérer doucement de prendre tout ton temps pour vivre ces moments étourdissants de douleur. Je crois qu’à travers eux, l’amour que tu portes à ton enfant continue de grandir, de s’épanouir, comme une pousse tenace, frayant son chemin à travers un univers inhospitalier.

Aussi, bien sûr, je te souhaite qu’éventuellement, la douleur qui t’habite devienne moins coupante, que ton quotidien redevienne plus vivable. Et que peu importe le temps qui passera, ton amour immense pour ton enfant continue de t’habiter.

 

——

image: http://drsaradennis.com/

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13 réflexions sur “à toi

    • Comme je le dis dans le texte, j’espère vraiment que ça contribue à offrir un peu de perspective mais surtout, j’espère que ça n’ajoute pas de douleur dans des moments déjà si difficiles…
      Plein de pensées à ton amie qui traverse ces jours sombres. xx

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