combler le vide

Il y a plusieurs années de cela, j’ai eu envie d’écrire sur mes parents. Sur ma mère, d’abord. J’imaginais un travail documentaire qui me permettrait de mieux la connaître. Puis, quand peu de temps avant le décès de mon grand-père, mes grands-parents paternels ont décidé de rédiger leurs histoires de vie respectives, j’ai eu envie d’écrire pour pour que mon père ait aussi sa place dans ce récit collectif. Après la mort de Paul, j’ai écrit aussi.

Soudain, les mots m’aidaient à sculpter du sens dans la matière brute et inexplicable de ma réalité. Ils me permettaient de me réapproprier un tant soit peu le narratif de ma vie.

Le 1er février 2014, mon fils est décédé.
J’avais besoin de dire ces mots. De les écrire, de le lire et de les relire.
Paul, le petit-fils que Christine et Jacques n’auront pas connu. Avant son arrivée, j’ai réfléchi à la place que mes parents pourraient occuper dans la vie de mon bébé. Je me disais que je voulais parler d’eux à mon enfant, que je voulais rendre compte de leurs vies, de leur amour, l’un envers l’autre, et envers moi et mon frère aussi. Je voulais peindre pour mon enfant l’image de ses grands-parents, d’une partie de ses origines. Paul est parti. Déjà. Toujours.

En mai, j’accueillerai, j’espère, un autre enfant dans ma vie. J’en rêve. J’imagine la relation que nous pourrons construire, mais qui sera probablement toujours teintée par ma conscience trop aigüe de la fragilité de la vie. Que pourrai-je raconter à cet enfant, bébé-de-mai? Comment pourrai-je lui dire son frère, son grand-père, sa grand-mère? Comment tracer d’abord les grandes lignes de ce qu’ils ont été, puis ajouter les couleurs par petites touches pour illustrer leur importance immense dans ma vie? Comment choisir et appliquer les couleurs pour m’assurer que le résultat sera fidèle à la réalité, à ma réalité? Comment m’assurer que le tableau final sera à la fois une célébration de la vie et un rappel que ces morts n’auraient pas dû survenir?

Comment expliquer tout doucement à mon enfant le vide inexplicable dans sa vie, dans la mienne? Comment dire que Paul aurait dû être là, grand-frère joueur ou attentif ou câlin ou qu’en sais-je? Que Jacques aurait dû pouvoir partager sa passion de la nature québécoise avec ses petits enfants? Que Christine aurait dû être une source d’information et de réconfort face aux petits bobos de sa descendance? Que tous les deux auraient dû être les grands-parents gaga qu’ils ne seront jamais.

J’ai peur de ne pas avoir les mots pour meubler un petit peu l’immense vide dans notre famille, pour donner de la texture à la réalité qui aurait dû être…

 

petit chat,
Tu arrives dans une famille amputée.
Elle n’est plus ce qu’elle a été. Je ne suis plus ce que j’ai été.

J’espère plus que tout que la connaissance douloureuse que j’ai acquise sur la fragilité de la vie me permettra de t’accueillir avec toute l’ouverture et l’amour que tu mérites. J’espère que l’absence qui t’entourera inévitablement ne sera pas un vide ou un poids dans ta vie, mais une grande toile où se projetteront les ombres rassurantes de ces personnes qui auraient dû être là pour t’aimer.

J’espère qu’ensemble, nous pourrons ajouter des couleurs à ce canevas. Les mélanger attentivement pour trouver les tons justes, ou simplement se réjouir des accidents de couleurs et d’eau. Tracer des lignes délicates ou se laisser emporter dans les mouvements amples de nos pinceaux.

Je t’imagine déjà tremper tes mains et tes pieds dans la gouache et tracer ton chemin dans nos vies.
Même si c’est téméraire et prétentieux,  je veux croire que ça va aller, que tu vas aller.

je t’aime.

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2 réflexions sur “combler le vide

  1. This was beautiful. And amputated is a good word.
    I tell SB about her sisters. How we love them just like we love her. How we miss them.
    I need to tell her more about the grandma she doesn’t have. In a way I hope my brothers will help with that. My mom never talked about her mother, so other than a beautiful picture I know nothing. Which makes me a little sad. Nevertheless I feel that my mom missed her very much. So perhaps bebe-de-mai will know, too.

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