apprendre à demander, apprendre à recevoir

Je me sens exigeante. J’ai l’impression de demander beaucoup des gens qui m’entourent. Je crois que c’est un trait de caractère que j’avais déjà avant — avant que tout change. J’en attends beaucoup des autres. Mais je crois qu’avant, je ne me posais pas trop de questions à ce sujet parce que j’avais confiance d’en donner beaucoup aussi.

Le problème avec cette équation, avec cette volonté de réciprocité, c’est qu’au moment où j’en ai moins à offrir, j’ai plus de difficulté à demander aussi, alors que j’en ai pourtant besoin plus intensément que d’habitude. Moins de quoi? Je pense à un tout un peu vague — temps, patience, écoute, amour… Je me sens lessivée, essorée de ce que je croyais posséder. J’ai l’impression d’avoir été vidée de ces biens précieux et de ne pas réussir à en refaire le plein.

Aujourd’hui, j’ai parlé pas mal de ça avec la psychologue que je vois depuis quelques mois. J’ai essayé de décortiquer mon malaise à demander ce dont j’ai besoin. Je n’ai pas réussi à comprendre d’où il provient, elle non plus d’ailleurs, mais elle m’a suggéré un devoir. Demander. Et accepter de recevoir.

Je ne sais pas pourquoi cela me semble si difficile. J’arrive pourtant relativement facilement à mettre des mots sur ce dont j’ai besoin, sur ce qui pourrait me faire du bien. Mais l’idée de demander spécifiquement à d’autres de répondre à ces besoins me donne presque le vertige.

Au cours des dernières semaines, j’ai tenté de faire la paix avec mes sentiments face au travail. J’ai réussi à dire à haute voix que j’en avais assez, que j’étais fatiguée de travailler — en fait, je le dis à qui veut bien l’entendre ces jours-ci. J’ai annoncé mon départ plus tôt que prévu. J’ai établi un plan pour mon remplacement avec mes collègues de travail. J’ai franchi ce pas que je trouvais difficile. Il ne me reste qu’à travailler cinq semaines et j’atteindrai enfin ce moment de pause souhaité depuis l’automne.

Ça devrait être simple. Facile même. Et pourtant, l’effort de me lever chaque matin est énorme et me semble de plus en plus intense. Chaque chose simple de la vie quotidienne, chaque petite obligation me coûte, me gruge. Je ne fais rien de compliqué ou de particulièrement difficile mais j’ai parfois besoin de mobiliser le même niveau de volonté que j’utilisais il y a 18 mois pour courir les derniers kilomètres d’un demi-marathon. À l’arrivée, alors, je sentais que j’avais une raison légitime d’être fière de mon accomplissement. Je recevais, plus ou moins directement, l’approbation des « autres ». De mes proches, de la société.

Je ne peux pas courir de demi-marathon en ce moment.

Ces jours-ci, me lever continue de constituer un défi. Comme de répondre poliment au téléphone, ou de hocher de la tête en écoutant quelqu’un me parler de ses problèmes de logement. Je sais qu’il s’agit là du minimum requis par les conventions sociales et mes obligations professionnelles. Et pourtant, j’aurais besoin de me faire encourager, de me faire féliciter d’être sortie de chez moi, d’avoir participé avec autant d’entrain que possible à la vie en société. En sortant de mon lit, en poussant la porte du travail, en allant assister à une énième réunion dans la semaine, j’aurais besoin d’entendre le son des sifflets et des encouragements qu’offrent les spectateurs et spectatrices aux abords d’une course.

Go! Lâche pas!

Tu fais bien ça, continue!

Quand je me traînais les pieds sur les derniers kilomètres de la course, poussée par les voix mêlées des gens rassemblés au bord de la route pour encourager les coureuses et les coureurs, personne ne s’attendait à ce que je m’arrête pour offrir leur pareille ou leur dire merci. Je n’avais pas à rendre les encouragements, juste à les recevoir. Dans ce contexte limité, fini, de la course, mon rôle était de courir, ou de continuer à avancer, simplement.

Peut-être que ma situation actuelle n’est pas très différente? Dans le contexte limité, fini, de ma vie, mon rôle est de continuer à avancer, simplement…

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5 réflexions sur “apprendre à demander, apprendre à recevoir

  1. Typhaine,
    Cette dernière parution dans ton blogue me fait penser à une entrevue que j’ai entendue à la radio hier avec un athlète de haut niveau qui a fait un épuisement professionnel. Il racontait qu’il avait mis beaucoup de temps avant d’admettre qu’il avait le droit d’être épuisé. Comme il était une personne forte qui avait l’habitude performer, il n’a pas reconnu les symptômes de fatigue extrême, sautes d’humeur etc jusqu’à ce que sa psychologue et sa conjointe l’exhortent à consulter.

    Chaque cas est différent. Mais je vois que tu as pris la bonne décision de consulter une psychologue et de devancer ton congé de maternité. Tu as sans doute de bonnes raisons pour attendre encore 5 semaines avant de prendre congé. Mais si cela te semble insurmontable, tu aurais le droit d’arrêter plus tôt.
    Sinon, je t’encourage à continuer en pensant à ton bébé. Tu es une jeune femme admirable. T’es parents seraient fiers de toi.

    Colette

    • Merci beaucoup Colette. J’apprécie beaucoup.
      En effet, je pense qu’on reçoit beaucoup le message selon lequel il faut être fort-e dans la vie — et que cette force n’inclue pas vraiment le fait de savoir prendre soin de soi, qui est souvent perçu comme une faiblesse…

  2. Typhaine – You are doing exactly what you need to do, while grief and hope battle to co-exist in your life. It can produce sheer exhaustion. I smiled knowing that you have made the decision to leave your job. When you have nothing left to give, it is truly time… I will be counting the weeks with you.

    I think we are taught from an early age that we must reciprocate when someone does us a kindness or favor, or otherwise cares for us. It is a nice concept, and generally keeps everyone happy, but practically it’s impossible when your child has died. I am always feeling bad for not being able to hold up my side of the relationship, in many relationships and instances, since Zachary died. And so, I apologize for my inadequacy when I am able, and the other times, I fall back on the words of another (long-time) bereaved mother, which might come across as harsh… « make no apologies for your grief ».

    I thought of you and Paul yesterday, several times. We went bowling with C.T. for his 7th birthday and I thought about your last peace-filled day with Paul. I am sorry that today brings the first anniversary of many horrific memories, and the beginning of the end for Paul. He was (is!) so precious. You all continue in my thoughts.

    • Thank you so much.
      I regret not be able to make time to truly « be » with Paul on Wednesday… And even since then, as the days are filled with the memories of the time we spent with him in the hospital, i am having trouble really connecting to these events. I suppose it’s ok to not have the intensity of my feelings closely aligned with specific dates. I suppose i should « make no apologies for my grief ».
      Thanks for sharing these words with me. I am going to try to remember them as often as i need them.

  3. Go, lâche pas! Malgré le fait que j’aurais aimé mieux que ça ne t’arrive jamais, que tu n’aies pas à vivre ce deuil et que Paul soit là, avec toi, comme tu le mérites… Tu fais ça tellement bien, continue! Tu te relèves, tu continues, tu avances malgré les difficultés énormes, tu as même établi un plan de remplacement! Tu as fait ce qu’il fallait pour t’aider, ce qui est déjà un exploit en soi. Plus « que » deux semaines! Bravo d’avoir survécu aux trois dernières, et je t’en souhaite deux plus faciles!

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