couché/e/s

4 janvier. Je suis couchée sur la table d’opération. Les bras étendus de chaque côté de mon corps, plein de bleus suite aux multiples tentatives d’installer un cathéter dans l’un puis l’autre de mes avant-bras. Les bras en croix, le corps tremblant sous l’effet combiné du froid, de la péridurale et de la peur. Derrière le champ stérile, j’entends la médecin parler de moi à une infirmière comme si je n’étais pas dans la pièce. Je me sens tellement seule. Je combat pour ne pas laisser la peur prendre le dessus. À ce moment-là, je pense à travers mes larmes que je ne pourrais pas me sentir plus en détresse.

5 janvier. La détresse a fait place à un sentiment de bonheur mêlé d’incrédulité. Notre bébé nous a rejoint dans la chambre qui est petite mais que je peine à traverser, bloquée dans mes mouvements par les agrafes qui balafrent mon ventre. Mais Paul est là. Il va bien. Il pleure un peu, il boit, il dort. Notre plus grand problème est l’horaire hospitalier qui défie toute logique et qui nous coupe dans le rythme que Paul semble déjà vouloir imposer. On a un peu de visite. Un oncle attendris. Des grands-parents déjà gaga. Deux amies qui improvisent un festin de sushi que nous dégustons autour du lit. Je suis rassasiée. Fatiguée, heureuse.

7-28 janvier. Paul dort sur un matelas adjacent au nôtre. Quand il se réveille, il est à portée de bras pour que je puisse le nourrir. Parfois, je l’entends gazouiller dans un demi-sommeil et j’ai le temps de m’installer dans le lit avec le coussin d’allaitement et de déposer Paul sur moi pour qu’il boive avant qu’il ne se mette à pleurer. Il a faim. Puis un peu moins. Puis il est rassasié et se rendort. P. l’emmaillote et le réinstalle dans son lit. Je m’endors à mon tour. Fatiguée, heureuse.

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29 janvier. Paul est étendu sur ce qui ressemble moins à un lit qu’à une table – de celles dont les roulettes et le niveau ajustable permettent de les utiliser lorsque l’on est confiné à un lit d’hôpital. Ses bras et ses jambes ont été percés par des aiguilles. Sa tête aussi.

30 janvier. La nuit nous a happés. Je suis couchée sur le petit canapé du salon des familles. P. et moi partageons cet espace trop exigu où l’épuisement finit par prendre le dessus sur les larmes et l’inquiétude. Je dors quelques heures. Ou quelques minutes. À mon réveil, je sors de la pièce, je pousse la porte des soins intensifs et parcours les quelques mètres qui la séparent de la pièce vitrée qui sert de chambre à Paul. Il est minuscule dans cette pièce remplie de machines. Pour y entrer, j’enfile un sarrau jaune, je met un masque et je me désinfecte les mains. Malgré le masque, l’odeur d’alcool à friction me prend au nez.

31 janvier. Paul ne bouge pas. Il ne bouge plus. Je comprends qu’il ne bougera plus.

Je commence à réellement saisir que l’espoir insensé auquel je me suis accrochée se sauvera pas mon bébé. On a rencontré l’intensiviste et la neurologue. Nous avons entendu les mots que nous ne voulions surtout pas entendre. On nous a parlé du choix que nous aurions à faire. Rapidement.

Ce n’est pas la première fois depuis les deux derniers jours que je sens que mes jambes ne me portent plus. Je m’assois par terre, au pied du lit de Paul. P. me rejoint pour parler. Nous avons déjà pris notre décision.

Ce soir là, les infirmières transfèrent Paul de sa petite table à un lit d’hôpital. P. et moi pouvons nous coucher avec lui. Dormir une dernière fois tous les trois, en ignorerant de notre mieux l’infirmière qui entre dans la pièce à intervalles réguliers.

1er février. Paul est couché dans les bras de P. Ou les miens. Qui d’autre l’a bercé? Sa grand-mère sûrement, et mon frère. Je ne sais plus. Nous savons que c’est sa dernière journée. Nous l’entourons de tout l’amour que nous avons. Tout l’amour qu’il ne sera plus là pour recevoir. Nous lui parlons. J’essaie de lui chanter une chanson qui reste coincée dans ma gorge.

La journée passe, lentement et trop vite. Nous le lavons une dernière fois. Nous l’emmaillotons encore une fois, dans sa couverture de bambou, pour qu’il soit aussi confortable que possible, aussi futile cette précaution soit-elle aux yeux de la médecine. Je ne peux pas comprendre, réellement comprendre, ce qui est en train de se dérouler, ces scènes finales auxquelles nous prenons part.

Paul est couché sur un coussin posé sur mes genoux. Le médecin, ou l’infirmière, je ne sais plus, retire le tube qui permet à Paul de respirer artificiellement. S’en suivent quatre-vingt minutes si longues et si courtes. Trop pleines de sens mais vides des sons et des mouvements que Paul ne peut plus faire. Il respire seul, péniblement. Chaque respiration me plonge dans la peur.

Paul est couché sur le lit trop grand pour lui quand il prend sa dernière respiration. Le médecin qui est entré dans la salle quelques minutes plus tôt nous confirme que c’est terminé.

Paul reste sur le lit, perdant petit à petit ses couleurs, alors que nos familles viennent lui dire au revoir une dernière fois. Petit marcassin immobile.

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Nous devons le laisser là nous dit-on. Nous devons le laisser seul pour la première fois. Il est temps de partir.

Nous quittons l’hôpital. Il neige. Je transporte le sac plein de lait congelé que j’ai récolté au cours des trois derniers jours, dans l’espoir fou que Paul pourrait le boire, éventuellement. Ma cousine nous conduit. Le trajet se passe trop normalement. Je crois que je lui demande si la route est glissante.

Ce sont les premiers moments de notre vie sans Paul. Il ne se passe rien.
Paul est mort mais la neige continue de tomber.

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4 réflexions sur “couché/e/s

  1. Typhaine, I am so sorry. The unfathomable shift from January 28 to January 29. Life moving along as it should and then, wham, it stops. I appreciate reading about some of the details, big and small, of your experience with Paul in the hospital. I can relate so well to not comprehending, not believing, while you are forced to be present, to « make decisions » and actually watch them unfold for him.

    I recognize so well the scene you describe as you left the hospital without Paul – the first horrifying glimmers of realizing you will go back to living in a world that, outside of you and P, is largely unchanged.

    C.T.’s birthday is on the 28th of January. Because of that, I don’t ever think I’ll forget your last full day (28th?) of normalcy and happiness with Paul.

    • It makes me sad that you know so well the intense mix of feelings that can arise in this sort of context… And yes, January 28th was our last full day of normalcy and happiness. Paradoxically, at the time i saw it as one of the first days of normalcy after the first few weeks of just finding our bearings with a newborn. I assumed it was just the first of many….

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