le (petit) bonheur

Depuis quelques jours, je suis tombée plusieurs fois sur des messages de type :

La beauté de la vie et le bonheur sont tout près, il s’agit de les reconnaître.

Le bonheur, ce n’est pas d’avoir tout ce que l’on désire, mais d’apprécier ce que l’on a.

Je lis ça et je me dis « Vraiment? » Je n’y crois pas. Je veux dire, je suis contente pour les gens qui se trouvent dans cet état d’esprit. Je l’ai longtemps partagé. Mais maintenant, après l’année que je viens de passer, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est un point de vue qui manque de recul, surtout quand il vient de personnes qui sont fondamentalement privilégiées. Je crois que ce genre de message cherche à rejoindre les gens qui ont tout ce qu’il faut pour être heureux mais qui ne sont jamais satisfaits. Tant mieux si le message passe auprès de ce type de personne. Tant mieux si quelqu’un-e le lit et se dit « c’est vrai que je n’ai pas besoin d’une nouvelle télé ou d’un nouveau char pour atteindre le bonheur ».

Mais quel message reçoit-on quand ce qu’il manque à notre bonheur, ce n’est pas un écran plat mais quelque chose de plus fondamental? Ce type de slogan n’invalide-t-il pas un peu l’expérience réelle de voir son bonheur anéanti par un coup dur de la vie?

J’ai déjà été si bien. Tous les éléments nécessaires à mon bonheur ont longtemps été réunis. Un milieu de vie sain, un toit, assez de ressources financières pour ne manquer de rien, un travail intéressant, la possibilité de faire des choix, et surtout, une multitude de relations humaines épanouissantes. Puis, la cerise sur le proverbial sundae, un bébé en santé, une famille nouvelle fondée autour de son existence. J’ai été comblée. Avant Paul, j’étais bien. Mais pendant les quelques semaines pendant lesquelles il a partagé nos vies, j’ai été dépassée par le bonheur immense de cette vie où tout semblait aligné pour que nous partagions des années heureuses ensemble. Je ne sais pas combien de fois, pendant les trois semaines et demi où Paul allait bien, P. et moi nous sommes regardés pour nous dire à quel point on avait de la chance de vivre ces moments. Notre maison comme un cocon entourant Paul, nous, notre bonheur commun.

Aujourd’hui, je ne sais pas si j’arrive à croire que je retrouverai un jour ce sentiment de plénitude. Je ne me sens pas condamnée à jamais au malheur. Je ne me sens pas (plus) au seuil de la dépression, mais j’ai l’impression que le bonheur et l’insouciance resteront toujours inatteignables. Dans la toile représentant tous les éléments qui constituent ma vie, il restera toujours la déchirure irréparable laissée par l’absence de Paul.

Je m’accroche quotidiennement aux petits moments de bonheur relatif que j’arrive à vivre. Les rayons du soleil, la joie de cuisiner quelque chose de délicieux, les câlins. Et j’espère avoir emmagasiné suffisamment pendant les trois semaines et demi de bonheur plus grand que nature que nous a offert Paul pour pouvoir les faire rejaillir sur bébé-lentille. J’espère ne pas reproduire dans sa vie mon incapacité actuelle à retrouver le bonheur. J’espère que pour elle ou pour lui — qui s’agite déjà avec tant d’acharnement dans mon ventre, comme pour rappeler à mon attention son désir furieux de vivre — l’espace vide laissé par l’absence de Paul sera un espace de recueillement, de créativité, de réflexion, et non un espace de désespoir. J’espère qu’avec bébé-lentille, on pourra doucement apprendre ensemble à coudre, à broder, à bricoler, à recoller les morceaux du paysage abîmé de notre famille. J’espère qu’ensemble on apprendra à dessiner du bonheur.

Une chanson pour Paul et bébé-lentille…


J’ai bien pensé mourir
De chagrin et d’ennui
J’avais cessé de rire
C’était toujours la nuit.
Il me restait l’oubli
Il me restait l’ mépris
Enfin que j’ me suis dit
Il me reste la vie!

Et puis pour moi, une citation plus porteuse d’espoir…

Le bonheur est souvent la seule chose qu’on puisse donner sans l’avoir et c’est en le donnant qu’on l’acquiert.

— Voltaire

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3 réflexions sur “le (petit) bonheur

  1. Je partage pas mal ce que tu écris. Je pense que mon bonheur je seras plus jamais entier, il va toujours manquer deux gros morceaux dans le casse-tête de mon bonheur.

  2. For me, the height of « happiness » was when I was expecting B.W. back in 2006 when I assumed that he would explode into our lives and bring us a new level of joy. I suppose it was rather anticipated happiness. That was never to be after the day I stopped feeling him move and we learned I would deliver our dead son. When C.T. was born, alive and healthy, about 16-17 months later, I did not feel the wild-abandon sort of happiness, not the fullness of it, that I think I would have felt if B.W. would have lived. I have certainly had moments and instances of wonderful joy and happiness, but there was always the sting of the person missing.

    And now, after Zachary, there is a sort of surrender for me (like I described on the glow post). I no longer believe that a return to a general state of happiness is for me…, or even that I should try to strive for it. It is depressing, but it is truly how I feel after being pummeled with child death again. And without happiness to strive for, I am left searching for meaning which feels like a much deeper and more difficult task.

    It’s interesting because I do have C.T. to think about re: happiness. It does warm my heart to see him happy, to make sure he experiences happiness. But, I am also very careful to warn him it is a faulty goal, that one is not guaranteed, that one is not in complete control of it. Even without my teaching, he intuitively knows it…, but only because of having watched his brother Zachary die.

    Indeed the happiness-pushers are privileged.

    Thinking of all four of you.

    • I thought of you as i was writing this. It seems like if there is a way to recover from the death of a child (which i still doubt), i don’t see how one could recover from going through this experience more than once. I think that in order for me to even entertain the idea that recovery and eventual happiness is possible, i need to avoid the thought that something could go wrong with bebe-lentille. I know it can, intellectually, but i cannot go there emotionally. It’s too much for me to even imagine (and i am truly sorry if it brings you more pain to read it).

      As for C.T., for what it’s worth, i think that children live through grief very differently than adults. Or at least, i dealt with grief very differently when i had to deal with it as a young teenager. And i think at that point, my dad was so overwhelmed by the pain of losing his love and life partner that he couldn’t have believed that i was not as shattered (i was sad and in pain, but not broken like i have been since Paul’s death, or like he was at the time). That said, i think it is not a bad thing to learn, that happiness is not guaranteed… A difficult but important lesson.

      I am keeping C.T., and you, and Zachary in my thoughts.

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