raconter encore et encore

Mardi.

Troisième rendez-vous avec la psychologue. Nous avons prévu une séance plus longue, où je pourrai raconter le nœud de l’histoire. Le moment où tout a basculé, l’ambulance, les mauvaises nouvelles, les soins intensifs, l’espoir, les décisions impossibles, la mort. Ça me prend près d’une heure. Ensuite, le plan est de revenir sur les moments les plus difficiles, les plus complexes. De les sonder, de les démêler, de commencer à détricoter les émotions intenses qui y sont attachées.

J’essaie. Je veux bien faire. Je ne veux pas me dérober devant la tâche à accomplir (ou à entamer, au moins). Elle me dit de laisser flotter mon esprit, de laisser mes pensées se diriger d’elles-mêmes vers un moment, une émotion, une image. Rien ne vient. J’essaie, pourtant, de laisser libre cours à mes souvenirs. Mais mon esprit reste solidement ancré dans le présent. La chaise où elle est assise. La lampe devant moi. Le molleton sur la porte – pour insonoriser la pièce j’imagine. Les détails de ce qui m’entoure m’empêchent de laisser partir mon esprit à la dérive. J’essaie, j’essaie. Sans succès.

Après plusieurs minutes, la psychologue me fait remarquer que j’en ai peut-être assez fait pour la journée. Je n’arrive pas à prendre seule la décision d’arrêter la séance, mais au fond, je crois qu’elle a raison, je n’arrive pas à me pousser plus loin. Je me sens épuisée d’avoir raconté ce bout d’histoire, d’avoir accepté de partager à voix haute des moments qui me hantent. À sa suggestion, je fixe un rendez-vous deux semaines plus tard. Elle me rassure, me dit que je vais continuer à faire murir tout cela, consciemment ou non, pendant ces quinze jours.

Je quitte son bureau épuisée mais en ayant l’impression d’avoir fait un petit pas en avant.
Je me laisse du temps pour que toutes ces émotions décantent. J’ai envie d’écrire, de parler de cet exercice difficile de revisiter des moments qui m’ont dévasté. Mais le temps me manque. Je travaille beaucoup mercredi, pendant la journée et toute la soirée. Pas de temps non plus jeudi matin. Je me dépêche de terminer ce que j’ai à faire pour la semaine puisque j’ai un rendez-vous de suivi de grossesse en après-midi et que je serai à l’extérieur le lendemain.

Je me dis que si tout va bien au rendez-vous, je serai apaisée et je pourrai écrire. Je n’ai pas de raison de m’inquiéter, j’imagine. J’ai des symptômes de grossesse. Je commence à sentir la petite lentille s’agiter, presque tous les jours. Les premières minutes du rendez-vous se déroulent normalement. Questions de routine. Puis la prise de sang prévue. Je me sens bien dans ce bureau. C’est là,entre autres, que nous avons vécu la grossesse de Paul. Les battements de cœur, chaque fois si émouvants. Les mesures du ventre qui pousse. Les discussions, les préparatifs. Le dernier rendez-vous avant l’accouchement. L’écoute et la douceur des sage-femmes.

J’ai hâte de m’allonger sur le lit dans le coin du bureau, pour pouvoir entendre le cœur de la lentille pour une deuxième fois. L’attente est toujours un petit peu anxiogène. À mesure que la date du rendez-vous s’approche, j’ai toujours l’impression que le temps s’étire, que le moment d’être rassurée – au moins pour quelques heures – n’arrivera jamais. Les minutes de discussion s’éternisent.

Puis, de nulle part il me semble, arrive la question. « Avez-vous reçu le rapport d’autopsie final? ». Je ne sais pas trop quoi répondre. On a pas eu de nouvelles de l’hôpital depuis la fin avril, quand on a rencontré le médecin qui a traité Paul pour qu’il nous présente le rapport d’autopsie préliminaire. À ce moment-là, il avait insisté sur le fait que ce n’était pas le rapport final, qu’il restait des incertitudes. Dans les mois qui ce sont écoulés depuis, j’ai fait le choix d’apprivoiser ces incertitudes plutôt que de vivre dans l’attente de réponses définitives qui, il me semblait, n’arriveraient probablement jamais. Apparemment, j’ai tellement bien appris à vivre avec ces questions sans réponse que j’ai oublié que nous attendions, éventuellement, d’autres éléments de réponse aux questions qui étaient si pressantes le printemps dernier.

Ma sage-femme, dont la superviseure siège sur la table qui fait le suivi de toutes les morts périnatales dans la région, est donc celle qui a été désignée pour nous reparler de tout cela, en plein rendez-vous prénatal. Je n’arrive pas encore tout à fait à capter comment cette décision a été prise parmi les professionnel-le-s de la santé concernés par le dossier.

Pourquoi cette personne qui joue dans ma vie le rôle pilier rassurant par rapport au suivi de cette nouvelle grossesse – un statut que je suis moi-même surprise de lui assigner compte-tenu de notre vécu avec Paul, et de mon échec à accoucher accompagnée par une sage-femme – devient-elle soudain la courroie de transmission entre cette instance de suivi des décès et moi, une mère en deuil qui essaie de rester zen en vue d’accueillir un nouveau bébé dans ma vie? Pourquoi c’est elle qui m’annonce, sans crier gare, que le bureau du coroner pense ouvrir une enquête sur la mort de Paul, maintenant, dix mois après les faits? Pourquoi c’est à elle de nous expliquer, tant bien que mal, qu’il y a peut-être eu une erreur dans les procédures après le décès, et qu’une telle enquête aurait due être menée bien avant? Pourquoi c’est elle qui manque d’information pour nous dire qu’est-ce que ça peut signifier pour nous, concrètement? Pourquoi j’apprends, au milieu d’un temps pendant lequel je veux tourner mes pensées vers bébé-lentille, qu’il est fort possible que j’aie à raconter de nouveau ce qui s’est passé quand le cœur de Paul a arrêté de battre, puisque les explications que j’ai déjà données à plusieurs reprises n’ont pas été inclues dans le dossier de Paul?

Pourquoi cette procédure absurde? Pourquoi ce moment si mal choisi, alors que je ne m’attends tellement pas à cette annonce que je me sens complètement incapable de l’accueillir? Entre mes pleurs et les protestations de P., j’arrive à dire que je ne suis pas en mesure de réagir là, maintenant. On convient de laisser un message à la superviseure des sage-femmes pour qu’elle rappelle P. et qu’il lui pose nos questions. J’arrive à dire que je veux juste qu’on passe au moment du rendez-vous où nous pourrons nous accrocher au rythme cardiaque effréné de bébé-de-mai.

Je m’allonge. Mon utérus pousse comme il devrait. Le gel sur la sonde. Les bruits de mon propre système sanguin. Puis le temps s’arrête quelques secondes autour du galop incessant du cœur de bébé-lentille.

Je me rassois.
J’oublie de poser les questions que j’avais préparées.
On note le prochain rendez-vous.

Je pars ébahie, le soulagement d’avoir entendu les battements rassurants absorbé par la perspective de devoir raconter, encore une fois, l’histoire de la mort de Paul.
Devoir raconter sa mort à une personne qui l’entendra dans une optique de santé publique, et non comme un événement individuellement tragique.
Devoir raconter sa mort, encore, plutôt que l’histoire de sa vie, et des nôtres entremêlées à la sienne.

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9 réflexions sur “raconter encore et encore

  1. Ouffff… 😦 En effet, pourquoi? Ce sont deux sujets différents : pourquoi mêler les deux? Pourquoi ne pas vous avoir fait prendre
    un rendez-vous distinct? Ou AU MOINS avoir demandé à vous parler APRÈS le rendez-vous? Ça me fâche…

    Je suis contente de savoir que tu es suivie en psy… C’est sûr que ça doit être très difficile de tout raconter aussi souvent… Mais au moins tu es suivie. Je vous souhaite que le processus lié à l’autopsie ne s’éternise pas! Il y a des limites à ce qu’ils fassent des erreurs et que ce soit vous qui en payiez le prix…!

    • On a plein de questions… on va essayer d’avoir des réponses rapidement, et on va voir ce que ça donne…
      Merci de valider que la façon dont le système de santé gère cette situation la rend encore plus difficile.

  2. I’m sorry. It sounds like a terrible idea to bring this up at a prenatal visit. Don’t they know that pregnancy after loss is stressful enough in itself?
    I’ve also always found it so hard and, in a way, disappointing, to tell A&C’s story to someone who just sees it as part of my medical history and doesn’t seem to get the personal tragedy. I was lucky to have several doctors who saw both sides. Hoping you’ll get more understanding soon.

    • I think our midwife is well aware that I/we deal with a lot of stress with this pregnancy. She has been very understanding from the beginning and very sweet in the way she speaks to us about Paul (for instance, she checked with us how we felt about them displaying his photo on their office bulletin board alongside many other babies…). I think she does get the tragedy but i think part of the system within which she has to work is really not adapted to the needs of grieving parents…

  3. I’m sorry to hear about this. It is extremely unfortunate and terribly common to have outsiders assume that our personal tragedy (and all the horrendous details that may apply) has been assimilated (enough) to discuss it candidly. If there had been some warning, or some way for you to either prepare or to ask for a separate venue for the Paul discussion, that would have been so much more compassionate and appropriate. If you have the strength, I hope you are able to communicate this, provide feedback, to the office of the midwives…., to help them retrospectively see how much better this could have been handled. So that someone else may be better served.

    I’m so sorry Typhaine. I wish your appointment full of hope hadn’t been so strangely and sickeningly intertwined with this gut wrenching conversation about Paul.

    • Thanks Gretchen.
      I have been so overwhelmed by this new piece of information, the whole coroner investigation…

      But P. was able to speak with the midwife supervisor today and got the sense that she was really « on our side » and open to meet our needs. We’ll see how that goes and i will definitely tell my midwife about it next time i see her.

      I want to offer calm and focus to this new life growing in me but it has been incredibly difficult in the last few days…

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