capture your grief 25 — forgiveness / pardon

IMG_8655Je suis choyée. Je suis immensément bien entourée. Je me répète mais c’est tellement vrai et tellement précieux. Hier, en racontant l’histoire de Paul et de mon deuil encore une fois, je me rendais compte à quel point la présence de personnes attentives dans ma vie est centrale à mon expérience du deuil.

Il y a bien eu quelques faux pas. Quelques accrochages mineurs. Mais rien qui n’ait été pardonné presque aussitôt.  Rien qui se soit accroché à moi, tirant mon esprit vers des recoins peu glorieux de moi-même. Au cours de ces mois, j’ai réussi sans trop d’efforts à faire la paix avec les quelques commentaires blessants ou peu aidants que j’ai reçus.

J’ai eu peu à pardonner, ce n’est donc pas vraiment un succès que d’avoir réussi à le faire.

La seule personne que je ne réussis pas du tout à pardonner, c’est moi-même.

La culpabilité me colle à la peau depuis les premiers instants. Au moment où j’ai vu que Paul allait mal, qu’il saignait, qu’il était flasque, j’ai su. Au moment où les ambulanciers ont commencé à me questionner tout en découpant les vêtements de Paul pour atteindre son torse, j’ai su. J’ai su que cet échec allait m’habiter, faire sa tanière en moi. Sans même m’en apercevoir, j’avais échoué à ma mission de protection. J’avais échoué à l’aspect le plus élémentaire de mon rôle parental, assurer la survie de mon enfant.

Au moment où le médecin est venu nous parler dans cette petite salle sombre près de la salle d’urgences où une équipe médicale entière s’affairait à réanimer Paul, au moment où ses mots me sont parvenus, « à son arrivée à l’hôpital, il était décédé », j’ai su. Mes genoux ont cédé sous le poids de tout ce qui se bousculait dans ma tête. Cette sensation d’engorgement émotif, d’overdose, m’a collé au cerveau. Dans la brume de mauvaises nouvelles qui nous enveloppait, je faisais le compte des mauvaises décisions que j’avais prises. Pourquoi, pourquoi? Pourquoi moi? Pourquoi lui? Pourquoi nous?

À quoi bon lire sur le développement des bébés, l’allaitement exclusif et les techniques de portage?
À quoi bon si je n’arrive pas à protéger mon bébé
de la mort,
du coma,
de l’ambulance,
du protocole médical destiné à tenter de limiter les dégâts à son cerveau,
de l’odeur de désinfectant des soins intensifs,
de la mort encore?

Ces questions collent. J’essaie de faire la paix avec moi-même, de rebâtir une certaine confiance en mes aptitudes parentales. J’essaie de me raisonner, de me concentrer sur le fait que cet état d’esprit n’aide pas mon processus de deuil, ni ma capacité à éventuellement être la maman d’un autre bébé. J’essaie sans trop de succès.

La semaine dernière, l’une des sages-femmes qui m’a suivi pendant ma grossesse pour Paul m’a demandé si dans ces réflexions, j’arrivais à envisager la possibilité que ce qui est arrivé à Paul est un accident, un hasard. Est-ce que j’arrive à croire que ce n’est pas de ma faute? Avant qu’elle me pose la question, je ne me l’étais jamais posée en ces termes. À mesure que nous avons reçu des résultats d’examens et d’autopsie plutôt vagues, j’ai choisi de vivre dans l’incertitude et de travailler à éventuellement me pardonner. J’essaie de cheminer là-dedans. Lentement. Mais je ne réussis pas à croire que peut-être, je n’y suis pour rien.

J’essaie d’apprendre à vivre avec ce sentiment de culpabilité. À l’apprivoiser jusqu’à peut-être le laisser me quitter.
Mais je n’arrive pas à remettre en question son bien-fondé.

 

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Photo : un vinaigrier le long de la rivière Saint-Charles. Arbre apaisant du moment…

* Pour plus de détails sur le projet Capture Your Grief, c’est par ici.

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7 réflexions sur “capture your grief 25 — forgiveness / pardon

  1. Pour moi, malheureusement, la culpabilité fait partie intégrante du rôle de mère… Je ne sais pas si ce sont toutes les mères qui doivent composer avec la culpabilité au quotidien, mais je sais que plusieurs d’entre elles ont à le faire!

    Je suis en train de lire L’album multicolore de Louise Dupré (dont tu as déjà parlé), et cette phrase m’a fait penser à toi : « Culpabilité chez moi de n’en avoir pas fait assez. On a beau se raisonner, les reproches posthumes font partie du deuil. » (Ensuite, elle parle de la longueur du processus de deuil, de comment sa grand-mère avait porté le deuil pendant deux ans pour son mari, alors qu’aujourd’hui, on lui conseillerait de consulter (ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, de consulter, mais c’est juste pour dire que le processus de deuil est très long, que c’est normal que ça prenne du temps).) Donc, ce que j’ai l’impression que Louise Dupré dit, c’est que le sentiment de culpabilité (même s’il n’est pas fondé) fait partie du deuil.

    Donc, j’ai l’impression que la combinaison du sentiment de culpabilité qui vient avec la maternité (pour plusieurs) et du sentiment de culpabilité qui vient avec le deuil, ça doit être une combinaison assez difficile à supporter. Comme ton bébé était tout jeune, tu apprenais tout juste à t’en occuper, à vivre avec la responsabilité qui vient avec la parentalité… Moi j’étais très fragile à ce moment-là. Ça a dû être incroyablement difficile, sur plein de niveaux, de vivre ce que tu as vécu. Et même si tu as eu beaucoup de soutien de tes proches (ce qui est fantastique), je me rappelle que tu as déjà écrit (je n’ai pas retrouvé le billet, par contre) que tu n’as pas vraiment eu de soutien « officiel ». Il me semble que ça a manqué, et je trouve que ça t’aurait probablement aidée à faire la paix avec ton sentiment de culpabilité, si quelqu’un qui a déjà travaillé avec des parents ayant perdu un poupon aurait pu t’aider à passer à travers ce deuil. Le syndrome de la mort subite du nourrisson, c’est malheureusement une expérience bien réelle, et je me dis qu’il doit y avoir des gens qui suivent les parents dans cette expérience horrible. Il me semble qu’on ne peut pas les laisser seuls avec leur expérience (oui, si c’est ça qu’ils veulent, mais il faut leur offrir un soutien; il me semble que c’est primordial).

    Bon, c’est un très long commentaire… J’espère encore une fois que je n’ai pas écrit quelque chose qui pourrait te blesser… Je suis très consciente que je n’ai AUCUNE idée de ce que tu as vécu et de ce que tu vis en ce moment. Si j’écris quelque chose que tu trouves déplacé ou qui te blesse de quelque façon que ce soit, je compte sur toi pour me le dire. J’ai fait attention, mais on ne sait jamais.

    • Merci de partager ton expérience. Je crois aussi que la culpabilité fait partie du vécu de beaucoup de parents, et c’est probablement encore plus vrai pour les mères. On est socialisées pour prendre soin des autres et je pense que c’est quelque chose de très difficile à déconstruire, même pour les mères féministes/progressistes/critiques.

      Dans les mois où je me préparais à devenir parent, j’ai réfléchi beaucoup aux attentes que j’avais envers moi-même et à des façons d’éviter de sombrer dans la culpabilité et les sentiments d’incompétence. Déjà, la grossesse est un terrain fertile pour ça! Pendant les semaines avec Paul, je me suis sentie confiante de mes aptitudes (il faut dire que l’allaitement allait bien et qu’il dormait facilement, deux élément plutôt déterminants dans les premières semaines avec un bébé). Finalement, c’est justement par rapport à la confiance que j’ai eue que je me sens en conflit — je m’en veux de ne pas avoir assez douté… Clairement, je n’ai pas démêlé tout ça! Peut-être qu’en effet, j’aurai éventuellement à me tourner vers un-e professionnel-le pour réussir à y voir plus clair.

      • Oh mais je ne voulais pas dire que tu devrais aller voir un-e professionnel-le! (Je pense que tout le monde peut bénéficier de voir un-e professionnel-le, mais je ne te disais pas d’aller en voir un-e, quand même, je ne me permettrais pas ça!) En fait, c’est qu’il me semble que vous (toi et P.) n’avez pas eu de suivi par rapport au décès de Paul, que personne dans le personnel médical ne vous a dit ou répété que ça n’a aucun rapport avec vous, avec comment vous vous en êtes occupé… On vous a laissé vous dépêtrer avec vos doutes, vos inquiétudes, votre histoire incroyable… On vous a laissés plus ou moins seuls! Heureusement que vous aviez un entourage fantastique, mais tout de même, il me semble qu’il devrait y avoir un meilleur suivi pour les parents endeuillés!

        De mon point de vue, ton approche était excellente avec Paul. J’ai l’impression que si tu refaisais exactement les mêmes gestes avec un autre bébé, tout se passerait parfaitement bien. C’est sûr que je ne te connais pas, mais c’est mon impression.

      • Pas de problème, je n’ai pas perçu ton commentaire comme un conseil ou une recommandation. Je pense qu’en effet, il devrait y avoir un meilleur suivi avec les parents qui perdent un bébé (mais de ce que je comprends, il devrait aussi y avoir un meilleur suivi avec les parents dont le bébé est vivant… comme si tous les besoins et questions s’arrêtaient à 6 semaines!)

        Je pense que c’est particulièrement choquant de se retrouver aussi seul-e parce qu’on sort tout juste d’une période d’accompagnement très serré par le milieu médical. Donc on passe des rencontre mensuelles puis hebdomadaires de suivi de grossesse puis de RV postnatals à rien du tout. Justement quand on aurait besoin d’être accompagné-e, de se faire diriger vers des ressources…

  2. Typhaine, this is just so painful. I hate that you live with this guilt and regret…, and of course, it is so personal and unshakeable, even as people will tell you « it’s not your fault ». I live with a lot of guilt and I haven’t really expressed that on my blog yet. I should have pushed harder with the doctors for some intervention when I experienced early contractions. I should not have pushed for a sitting shower (instead of a sponge bath) that day before Zachary was born…just a couple of examples. For me, it’s difficult to separate the guilt/regret from the anger (at the preventable E.coli infection and the delayed diagnosis) and I find myself confused as they battle for attention. Sometimes I feel ready to crucify myself for things, and then the anger kicks in, reminding me that his prognosis was « feed and grow » and all *should have been* fine. It’s a strange and unhelpful cycle. I can’t claim to know anything about how you feel. I just wish I could hug you every time you are plagued with this guilt. And, I know (from afar) how wholly you loved/love your beautiful boy, Paul.

    • Thank you Gretchen. Like with everything else in the babylost world, i am both sorry and reassured not to be alone battling these feelings. I am sorry your grief is compounded by guilt and anger and the difficulty to tell them apart. I don’t know all of yours and Zachary’s story but i too know you loved him as deeply as possible.

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