les strates

La fatigue me pèse. Je me sens épuisée, physiquement et émotivement, malgré le fait que j’ai pu prendre plusieurs semaines de congé cet été, il y a si peu de temps. Les semaines depuis ont passé vite. Comme les semaines de repos, même si je n’en ai pas fait grand-chose. J’avais besoin d’avoir du temps pour moi, du temps pour penser à Paul, pour faire le point sur les derniers mois.

Cinq semaines pour moi. Ça peut paraître beaucoup, ça peut paraître suffisant, du moins. Et pourtant c’est un tout petit laps de temps, une petite tranche parmi les multiples segments qui forment le temps écoulé dans la dernière année.

Les mois de grossesse. Heureux mais pas si reposants, entre le travail, l’arrivée dans une nouvelle maison, et mon corps de plus en plus dur à (sup)porter avec les semaines qui passaient.
Les deux jours et demi d’accouchement.

Les vingt-huit jours de la vie de Paul, subdivisés encore plusieurs fois, petites strates de temps revisitées quotidiennement.
………. Trois jours de découvertes à l’hôpital.
……………….. Des journées qui se fondent les unes dans le autres à la maison.
………………………… Deux jours au chalet, près de la neige et de la forêt.
……………….. D’autres journées à la maison, dans une routine nouvelle.
………. Trois jours de chute libre à l’hôpital.
La fin de la vie de Paul. La fin de la nôtre telle qu’elle a été………..

2014-09-19_stratasPuis, deux semaines occupées et confuses avant un marqueur important, la cérémonie pour Paul. Les aurevoirs collectifs
Deux autres semaines d’errance, puis, mon départ pour la Colombie.
Déjà un mois sans Paul. Aussi longtemps que le temps passé avec lui. Temps vite écoulé.
Six semaines de voyage, de tentatives vaines de fuir la réalité dans les paysages magnifiques et l’aguardiente.
Trois mois d’arrêt après la mort de Paul.
En tout dix-huit semaines sous l’ombrelle du congé de maternité – avant-pendant-après.

Dix semaines de travail, tout ce que je pouvais supporter.
Puis ces cinq semaines de congé pendant lesquelles sont passés à la fois les six mois de naissance de Paul et les six mois depuis sa mort.

Les chiffres, les semaines, la symétrie réelle ou imaginaire occupe mon esprit. Je calcule et je recalcule.
Comme si le fait de colliger ces informations faussement quantifiables me donnait l’illusion de prendre le dessus sur l’inqualifiable. Ça m’obsède. Ça me fatigue aussi.

Quand j’arrive de travailler, j’ai besoin de temps pour me poser après la journée à ignorer la peine. J’ai besoin de temps pour atterrir, redécouvrir, rêver, emmagasiner mes pensées et mes souvenirs. J’ai besoin de libérer mon esprit du quotidien. Une journée sans prendre le temps de faire cet exercice de mémoire, ça peut toujours aller. J’arrive toujours à prendre un temps juste avant le sommeil pour Paul. J’allume une bougie ou je lui dis un mot avant d’éteindre la lumière.

Mais cette semaine, la bouette du quotidien me suit à la maison, m’empêche de prendre le temps qu’il me faut pour Paul. Même si ses pleurs ne sont pas là pour me rappeler à l’ordre, la fatigue et la confusion me rappellent à mon devoir. Cette semaine, je ne réussis pas à me délaisser du stress que provoquent chez mois certains aspects de mon travail. Je n’ai jamais bien su comment laisser les relations tendues couler sur moi comme sur le dos du proverbial canard. Les non-dits et les conflits m’ont toujours pris à rebrousse-plume. Je n’ai jamais réussi efficacement à ignorer ce genre de choses. Et alors que j’aurais pu imaginer que ce genre de problème trivial me laisseraient dorénavant indifférente, forte d’une nouvelle perspective sur ce qui compte vraiment dans la vie, c’est plutôt le contraire qui se passe. Les tensions même mineures me semblent impossibles à dénouer, elles me pèsent, elles m’engluent et m’empêchent de respirer.

Je m’égare dans mon esprit. J’additionne et je soustrais les éléments et les dates-clé pour me justifier à moi-même mon incapacité à faire face, mon envie de m’effondrer en réaction à des événements banals. Je me perds dans mes repères mentaux. Puis, sur la page, les strates s’alignent pour recréer l’année écoulée, la fatigue accumulée. Paul. Encore. Toujours. Le brouillard se dissipe. Son image s’éclaircit. Le focus se fait doucement, hésitant, sur ce qui compte. Paul. Et je me laisse le droit de pleurer, de m’effondrer. Encore un peu. Un petit temps.

 

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11 réflexions sur “les strates

    • Yes, i wish i could just let the trivial work stuff at work and focus on more important things on my own time but it’s such a challenge. I can only begin to imagine what it must be like with your line of work.

      • Merci petitesvagues,
        C’est un défi, en effet, la « conciliation travail-deuil » surtout quand le quotidien se complique.
        J’essaie de prendre soin de moi, et je profite aussi des gens qui m’entourent et qui prennent soin de moi/nous.

  1. The marking of time in the after is so important because it is such a slogging through, isn’t it? But looking at it in that way also means we sometimes put undeserved pressure on ourselves to be moving along in our grief. We (and others) have expectations for how well we should be doing « by now » (although we claim to know and understand that this grief is not linear).

    I was still working when we lost B.W. While I found it to be helpful to have something that occupied my time, to keep my mind busy with something other than grief, I also became frustrated with myself that I could get worked up about work-related things. My job was one that was never defined by a « work day », and it constantly spilled over into my personal time to grieve, which was very difficult. Like you, I struggled to draw a line and to do the grieving I needed to do.

    I have lots of time on my hands now that Zachary has died (and I no longer work outside of the home). During this summer I never had sufficient time to grieve, but now that C.T. is in full day school, I have 6 hours a day to myself. I feel very fortunate that I have control over my day and my interactions with the outside world. And, at the same time, I feel so very lost – with no Zachary to care for, and no crazy corporate job to drive me insane. It’s strange and so very sad.

    I’m sorry it’s so exhausting to battle time and commitments for space to grieve your precious Paul. It is so tremendously difficult when our needs are not visible to others, especially in the workplace.

    • Thank you Gretchen. I imagine having so much time comes with another set of challenges. But i agree that returning to a « normal » schedule makes me feel a pressure to be done with the most intense part of grief, to be back to normal on every aspect of my life, which is absolutely impossible.

  2. The timelines are still incomprehensible to me. In contrast to you and Gretchen, I don’t really get worked up about work-related things – to the extent that I do less than my boss thinks I should, because, well, I don’t care so much anymore.
    Thanks for sharing the precious photo, and the painting – is it yours?

    • It’s probably much better for you, being able to prioritize yourself over work. I work for a community organization and we are only 3 employees so i have a hard time not doing everything i « should », despite my very understanding coworkers… And then some days, work is a welcome escape from life…

      I did the painting, i have been trying to learn/play with watercolors as a way to take some time to relax away from my computer screen…

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