le chemin parcouru

Je me revois, aux tous premiers instants où je me suis aperçue que Paul n’allait pas bien du tout. En un instant, ma vie des semaines qui venaient de s’écouler – notre vie de nouveaux parents que j’avais tellement attendue, épisode banal et merveilleux de 25 jours – prenait fin. Abruptement, mon existence a pris un virage inattendu, violent. Je me revois à l’hôpital, découvrant au compte-goutte les détails qui s’additionnaient pour tracer le portait défiguré de notre nouvelle vie de parent, une vie de parents veillant sur un bébé qui ne sortirait pas des soins intensifs, une vie de parents endeuillés, une vie de parents sans couche, sans pleurs, sans bain, sans bisous, sans odeur intoxicante de nouveau-né.

La douleur était alors tellement intense. Je me souviens de la première nuit hors de l’hôpital, après le décès de Paul. Je me revois essayer de dormir. Exténuée mais maintenue dans un état d’éveil malsain par l’impression que toute cette peine allait me tuer. J’avais mal physiquement. Au-delà de mes seins qui ne demandaient qu’à nourrir mon enfant déjà plus là, la peine me déchirait les entrailles. Je pensais mourir de cette douleur, de cette peine, de cette culpabilité.

Pendant ces jours et ces semaines d’errance, nous avons été tellement bien entourés. Nos familles, nos ami-e-s ont formé une masse compacte et chaleureuse autour de nous. Les personnes à qui nous avions demandé de lire des textes pendant la cérémonie que nous avons tenue pour Paul, deux semaines après sa mort, nous l’ont fait sentir, aussi profondément que possible.

Paul, j’ai envie de te raconter que tu peux partir en paix. Tes parents sont debout. Ensemble. Pis juste là, derrière, il y a ben du monde pour marcher avec eux. »

— Ma belle sœur A.V.

 

Nous sommes là pour vous, parfois de façon maladroite… Nous vous accompagnerons pas à pas dans ce long chemin qu’est le deuil… »

— Mon amie J.

 

Puissions-nous être capables de vous persuader que nous sommes tous là, tout près. Que nous vous accompagnerons sur ce chemin. »

— Ma tante, L.

Contre toute attente, j’ai avancé, nous avons avancé. Nous avons parcouru un bout du chemin que les personnes qui nous entourent semblaient entrevoir pour nous, alors que nous ne voyions que les ténèbres qui nous avaient enveloppées.

Je me souviens du 15 février, jour de la cérémonie magnifique pour Paul. Je ne sais pas trop comment, nous avions réussi à envoyer une invitation où transparaissait notre désir de nous réunir pour célébrer la vie de Paul. Je ne sais pas trop comment nous avons su évoquer le beau de sa vie, le bonheur de la présence de Paul, si brève, dans nos existences. Je crois que nous cherchions plus que tout à attacher ce bout d’expérience de vie incompréhensible à la réalité des autres. Je crois que nous avions besoin de voir le reflet de notre réalité invraisemblable dans le regard des autres.

Et les autres sont venus. Nos amies, nos amis, nos familles, nos collègues. Leur présence a empli la grande salle que nous avions choisie avec quelques difficultés, vu notre désir de nous retrouver en un lieu qui ne serait pas religieux, pour tenir cette cérémonie inventée pour répondre à nos besoins confus et à notre désir de partager l’expérience intense qui nous traversions. Je voulais partager, je voulais me connecter aux autres et pourtant, je n’avais jamais senti aussi intensément l’envie de disparaître. Quand les gens ont commencé à arriver, j’aurais voulu pouvoir me cacher, me sauver. Je ne voulais tellement pas être là. Les émotions trop prenantes me faisaient détourner le regard, croiser les bras pour me réfugier dans un ailleurs qui n’existait pas. J’essayais sans succès de me protéger de cette journée qui nous avait semblé importante mais qui me semblait maintenant impossible à traverser.

Aujourd’hui, je me sens déconnectée de l’ampleur de la douleur du début du deuil. Le besoin que j’ai de me sentir connectée aux autres existe toujours. En fait, il prend parfois le pas sur le besoin que j’ai de vivre mon deuil. J’imagine que je devrais être soulagée d’avoir avancé (ce matin, en écoutant un de mes éternels podcasts, je me faisais cette réflexion en entendant le mot de Churchill, « If you’re going through hell, keep going »). J’imagine que je devrais voir d’un bon œil le chemin parcouru, le fait que ma peine est maintenant plus supportable.

Pourtant, quand je lis les témoignages de parents qui en sont encore aux premiers stades de la douleur qui déchire, je me prends à regretter ces moments, cette peine impossible qui me liait intimement à Paul. Aujourd’hui, quand je pense à Paul, je me sens parfois sereine. Je regarde les photos de lui et je le trouve simplement beau. Sa peau me manque, mais pas de la façon animale dont elle me manquait quand son absence me paraissait à chaque instant comme une anomalie tragique. Sa présence me manque, mais d’une manière presqu’intellectuelle. Je ne sens plus la souffrance dans ma chair, des heures et des heures durant. Je me suis habituée.

J’ai tellement voulu rendre concrète l’absence de Paul pour les autres. J’ai tellement souhaité que les gens qui m’entourent puissent prendre la mesure de la tragédie de sa mort. Mais aujourd’hui, moi-même je ne sens plus la tragédie dans mes tripes comme avant. Comme si à force de mettre des mots sur la plaie, elle avait cicatrisé. Un peu trop vite.

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11 réflexions sur “le chemin parcouru

    • I do have wonderful people in my life, and so does my partner. We were amazed and touched that so many people came to be with us and remember Paul. We things fall apart, when i feel alone, i think back to that day a lot.
      Thank you for letting me know i am not alone dealing with those feelings.

  1. Je lis ton post et je me reconnais tellement, je sais pas comment j’aurais fait sans le soutien de mon entourage. Cette semaine je suis dans cela, reconnaître que ma peine est moins lourde, toujours là mais elle s’allège. Moi aussi je trouve que c’est peut-être un peu trop vite, souvent je m’en veux un peu, on dirait que la douleur me rattache à Édouard, mais j’apprend à me souvenir de lui sans que ca me fasse mal comme au début.

    • C’est tellement pas évident de savoir comment faire face à toutes les émotions contradictoires qui se succèdent. Mais je pense que tu le dis bien dans ta dernière phrase, c’est un apprentissage de savoir comment se souvenir sans que ça passe uniquement par la douleur.

  2. Such a lovely thing your friend said- we’re here for you, sometimes clumsily. brilliant, true.

    I understand that pull of waning to make others understand the depth of pain created by the absence of your baby. It’s hard to share my happiness, when it does come, because I’m afraid others will not see that depth anymore. a fine balance. Im glad you are finding some happiness in your remembrance of Paul

    • It is a difficult balancing act indeed. I feel like i was most comfortable living some « happy » digressions with my closest friends because i could trust them to understand the complexity of what i was living. But sometimes i miss sharing heavier moments with them.

  3. je me retrouve moi aussi dans ce que tu dis…
    Parfois je songe et je me souviens de ces moments que nous avons traversés en mai à l’annonce de la mort de Léo, dans mon ventre. Puis les obsèques, la cérémonie et les premiers jours plein de compassion, remplis de douleur et occupés par l’absence et le manque.

    Parfois je me dis que c’était bien ces moments et j’arrive à en être nostalgique car malgré le caractère éternel de la perte, la compassion et tout ce qui entoure les premiers jours après le drame sont éphémères je trouve. Il était tellement plus simple pour moi d’assumer mon chagrin, ma nonchalance, ma non envie ou mon envie, envie de rien tandis qu’aujourd’hui, quatre mois plus tard, les habitudes reprennent le pas, ne laissant guère le temps à tout ce qui nous envahissait au regard de cette plaie béante… La cicatrisation en effet peut sembler trop rapide car trop brutale. Le retour à la normalité nous confronte à tous ces changements et nos enfants semblent s’éloigner de nous car toute cette douleur que nous avons vécue était étroitement liée à eux. Je pense malgré tout, lorsque ces songes s’arrêtent que ma vie est plus aisée maintenant qu’il y a quatre mois et que peut-être les choses ne peuvent pas être autrement. Je n’ai plus, moi non plus cette sensation charnelle du manque que je pouvais ressentir dans ma peau, dans mon corps, je ne porte plus les stigmate de cette fin brutale mais mon cœur reste meurtri, pour longtemps…

  4. I think we see glimmers of…, how shall I say…., the more matured side of this eternal grief (?), even as we are still intensely grieving.

    Ann Hood (a novelist who lost her 5-year old daughter Grace), in her book Comfort, says,

    « I cannot say how I got from there to here. I cannot even say where « here » is. There are still nights when I cannot get rid of the images. Some mornings I still wake up crying, Grace’s face large and close. Some days I do nothing but work a jigsaw puzzle: See how the borders take shape? If I can only fill in the missing pieces, I think…. »

    She goes on to talk about some of the « new normal » things she does, about some of the surprising happiness and success she and her family have had despite Grace’s tragic death. And then, she adds….

    « But do not be fooled. I am not fooled. Even though I am here, I know that the smallest thing – a song, a sound, a smell – can send me back there. I do not live here. I only visit. Even as I stand here, charming, confident, smiling, I glimpse that other place. I stand always perched at the edge. I live in fear of the times when, without warning, I lift one foot, step from here, and go there, again. »

    • Beautiful. And so telling.
      « Here » and « there » indeed seem to coexist in grief. I am learning to be more « here » after months of living « there ». But now, even though i have worked hard to get myself into « here », even as i know i can always go back « there », i miss living there full time…

      (and i think i will try to get a hold of this book)

  5. Pingback: imaginer | le marcassin envolé

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