l’oubli

Les semaines passent et tout doucement, une sérénité un peu amère commence à m’habiter. J’imagine qu’au tréfonds de moi, je savais que je survivrais à la disparition de Paul, malgré la souffrance dans laquelle elle m’a plongé, même si j’ai cru par moments que je n’y arriverais pas. Je me rappelle qu’à l’hôpital, dans le petit salon des familles que l’on nous avait assigné même si notre famille était en pleine désintégration, je découvrais cette contradiction en moi. Le sentiment qui débordait de partout, c’était que je ne survivrais pas, que la douleur me dissoudrait de l’intérieur. Pourtant, parallèlement, quand on m’a questionnée, la réponse que j’ai donnée à voix haute au milieu de la brume a plutôt été « je sais que j’ai les outils pour passer à travers mais ça m’écoeure de les utiliser. » Ou quelque chose du genre.

Mais quel choix a-t-on, au bout du compte, quand on a le privilège immense de bénéficier d’un cerveau, d’un corps (les hormones* et tout le tralala) qui collaborent, et permettent de faire face aux pires situations? Même au cours des journées les plus sombres, même quand l’effort de me lever pour faire face au monde me semble trop immense, il me reste au fond de moi la conviction que je vais survivre. La conviction que, pour l’instant du moins, j’ai en effet les outils pour survivre.

En réécoutant un épisode de This American Life, le témoignage de Genevieve Jurgensen, une mère qui a perdu ses deux filles ainées dans un accident de la route, résonne en moi. Dans les premiers jours suivant la mort de ses filles, une femme lui dit :

« You will see. You can get used to anything. » It is certainly the most simple, true, brutal, and perceptive thing that anyone said to me at the time. You could interpret it either as a message of hope or of crushing contempt for human nature.

Et je crois ces paroles, malgré moi. On s’habitue à tout. Rester en révolte demande un effort. Revivre la peine des tous premiers instants à sa pleine intensité est impossible. À la fin de l’extrait radio, la fille de Jurgensen, née après le décès de ses deux sœurs ainées en fait la découverte quand elle apprend la mort d’une camarade de classe :

Now, even as she struggled with the sharp pain, she already knew that soon, very soon, this pain would soften. And despite her sobs, her shuddering little frame, her puffy red face, she was already missing the purity of this revolt before it had even begun to fade. And she refused to accept that this sorrow would become integrated into her life. « When I tell my children about this one day, they won’t understand how horrible it was, » she told me. « And then, maybe even tomorrow, there will already be moments when I don’t think about it. »

This idea redoubled her anger. Far from hoping to suffer less, she never wanted the freshness of the pain to deaden. This was the only acceptable response to a disappearance that every part of her refused to accept. As I listened to her, I loved her for having already understood everything.

Je vis ce deuil de Paul déchirée entre le besoin de maintenir mon état de révolte, de tristesse, et ainsi le lien profond qui m’unit à mon enfant, et celui de réussir à me reconstruire, de panser mes blessures pour recommencer à fonctionner. Quand je parle à quelqu’un que je n’ai pas croisé depuis plusieurs mois, et qui me demande des nouvelles du bébé que je m’apprêtais à avoir, je revois pour un bref moment cette révolte totale qui m’habitait. Alors que je prononce les mots, que j’annonce cette mort insensée, je vois passer dans les yeux de la personne en face de moi, l’incompréhension, le choc des tous premiers instants. J’essaie de me retenir pour ne pas ajouter « c’est correct » dans une tentative inutile d’épargner l’autre, de l’empêcher de vivre un inconfort. Je n’y arrive pas toujours. C’est comme si je voulais leur éviter ce choc, alors même que je m’en veux de ne plus vivre aussi intensément les émotions qui me submergeaient il y a quelques mois.

« When I tell my children about this one day, they won’t understand how horrible it was. » Je me demandais comment je parlerais à Paul de mes parents. Je me demande maintenant comment je parlerai à mes éventuels enfants de leurs grand frère et de leurs grands-parents. J’ai peur qu’ils/elles ne puissent jamais saisir la douleur aigüe de leur absence. J’ai peur d’oublier moi-même cette douleur qui s’émousse avec le temps. J’ai peur de cette réalité, même si je sais qu’il serait impossible de continuer à vivre en ayant conscience à chaque instant de l’intensité de la blessure que provoque la mort quand elle survient sans prévenir – et elle ne prévient jamais vraiment. Je me dis que je n’oublie pas même si je sais que le fait même de me justifier témoigne du fait que le souvenir s’atténue, que j’apprends à vivre cette nouvelle réalité qui me semblait impossible à apprivoiser il y a quelques mois seulement.

Et quand la totalité de la perte réapparait, le temps d’un instant où je m’imagine ce que devrait être ma vie aujourd’hui avec Paul, j’essaie de ne pas détourner le regard. J’essaie d’embrasser cette peine par laquelle je m’accroche à Paul.

 


* Un témoignage que j’ai trouvé intéressant sur les suites d’une hystérectomie, malgré le premier paragraphe qui ne me rejoint pas du tout.

* Plus sur Genevieve Jurgensen ici…

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4 réflexions sur “l’oubli

  1. Hello Typhaine, I don’t always find the words to comment, but I continue to read your blog, and relate so deeply to your feelings. I too felt that I wouldn’t survive, I look back on those early days, both to keep me connected to my son, and also to reflect on where I am now. Thank you for these words.x

    • Thank you for your comment… it is good to know you can relate to my words. I certainly relate to yours and admire your photos (and knitting projects).
      Sending my thoughts out to you and your baby.

  2. In order to survive, I believe our brains are able to submerge the raw, acute pain. Perhaps I am an intensely emotional being (maybe as compared to others), or maybe because Zachary’s loss is so fresh on top of a new normal developed in the years after B.W.’s death, I find that the full, sharp pain is floating just underneath my skin, covered only by a thin layer. Any kind of interaction can prick that layer and then it comes oozing out. I guess because this is where I’m at, my desire is for the intensity to lessen. And, I can also see the perspective that the whole thing, the utter injustice of loss, can never be adequately represented outside of the time of trauma.

    How sad to have to contemplate the loss of Paul and your parents, in the context of your future children, who will have lost tremendously before they even knew it…

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