quelques problèmes de la dichotomie aidée/aidante

Une petite note avant de commencer : ça fait quelques jours que j’ai envie d’écrire un peu sur l’organisation des groupes de soutien aux personnes endeuillées suite à ma très courte expérience avec deux groupes dont j’apprécie le travail. Mon point de vue est probablement très limité mais je me lance tout de même… J’imagine que ça sert aussi à ça un blogue.

 

Je travaille dans un milieu où on parle beaucoup de « passer du je au nous ». Quand j’échange avec les personnes qui viennent demander du soutien ou des ressources au groupe pour lequel je travaille, j’essaie de trouver une petite ouverture pour aborder la façon dont leurs problèmes s’inscrivent dans un cadre plus large. Dans certains cas, c’est clair pour les gens qu’il y a des causes structurelles qui sous-tendent ce qu’ils vivent. D’autres fois, ce n’est pas si simple. Dans ces cas-là, j’essaie, quand c’est possible et opportun, de planter une petite graine de cette réflexion qui me semble incontournable : les problèmes vécus par les individus s’inscrivent dans un contexte socio-culturel donné, et les « vraies » solutions à ces problèmes impliquent une remise en question de structures sociales problématiques.

Cette façon de voir les choses me guide en dehors du travail. C’est moins une déformation professionnelle qu’une raison pour laquelle je fais et j’aime ce travail. Ceci dit, je reconnais les aspects problématiques de ce type de poste, de cette professionnalisation de certains rôles dans les luttes pour plus de justice sociale. L’un d’eux est la hiérarchie qui s’installe souvent entre intervenant-e-s et participant-e-s (ou militant-e-s). Cette asymétrie s’articule parfois autour de l’argent (salariat pour l’un-e, bénévolat pour l’autre), de la reconnaissance sociale (profession pour l’un-e, demande de services pour l’autre). Parfois aussi, l’asymétrie découle de la définition même de la relation d’aide. D’un côté, l’aidant-e, de l’autre, l’aidé-e.

Dans une société où l’autonomie et l’individualisme priment, demander de l’aide en dehors du cercle restreint de nos proches signifie en effet  se placer dans une position vulnérable. Face à des événements difficiles, il est attendu de nous que l’on sollicite de l’aide en respectant des cadres assez rigides. On peut s’adresser à sa famille, à ses ami-e-s, ou avoir recours à un soutien professionnel individuel, souvent dans le secteur privé. S’ajoutent à ces options les groupes de soutien, qui peuvent être organisés par des organisation à but non lucratif.

C’est le genre de groupe auquel j’ai participé au cours des derniers mois : des espaces de partage et de soutien mis sur pied par des organisations créées par des parents affectés par la perte de leur enfant. On pourrait croire, donc, que l’ensemble des participantes et participants se trouverait sur un pied d’égalité avec les animatrices, elles-mêmes ayant vécues le deuil de leur-s bébé-s ou enfant-s. Pourtant, dans les deux groupes auxquels j’ai participé, il reste cette division entre aidant-e et aidé-e.

action collectiveDans les deux groupes, j’ai entendu parler du passage que font certaines personnes qui assistent aux rencontres vers une implication dans l’organisme (participation au conseil d’administration, animation de discussions, présentations de conférences, etc.). Dans ce parcours, on tient pour acquis que ces personnes ont suffisamment « cicatrisé, » qu’elles ont « fait leur deuil, » et peuvent maintenant aider les autres. J’ai aussi entendu parler de la difficulté d’un des organismes à entretenir son membership puisque les personnes rejointes par la mission du groupe, les parents endeuillés, une fois qu’elles se sentaient mieux, souhaitaient souvent se détacher de l’organisation et des souvenirs qui y sont associés.

De mon point de vue, cette dichotomie entre aidé-e-s (les personnes qui sollicitent le service offert, qui participent aux groupes de soutien) et aidant-e-s (les personnes qui animent les discussions ou qui participent à la vie associative de l’organisme) pose certains problèmes. Ce que je recherche, en allant aux rencontres de groupes de soutien, c’est bien plus le témoignage des autres parents que les outils offerts par les intervenant-e-s. Ces derniers peuvent être utiles, voire précieux, mais leur effet ne se compare pas, à mon avis, à la sensation de bouée de sauvetage que provoque chez moi le fait d’entendre l’histoire d’autres parents qui font face à l’épreuve de vivre sans leur enfant. C’est, à mon sens, la présence des autres personnes dont le deuil est actuel, dont la perte est encore à vif, qui rendent pertinentes les rencontres des groupes de soutien.

Les mots d’Andrea Smith dans un récent texte sur les trigger warnings* m’ont offert une façon de mieux comprendre le commentaire que j’ai entendu il n’y a pas si longtemps selon lequel les parents dont le deuil est trop récent ne sont pas prêts, voire pas aptes, à s’impliquer dans l’organisation collective. Sur le mouvement « anti-violence » dont elle est partie intégrante, Smith écrit :

« We had built movements that were supposed to be led by bad-ass organizers who were “healed” and thus had their acts together. If we in fact did not have our act together, this was an indication that we had not healed sufficiently to be part of the movement. We built movements around an idealized image of who were supposed to be rather than the people we actually were. The result was that we created a gendered and capitalist split in how we organized. Healing was relegated to the “private” sphere and became unacknowledged labor that we had to do on our own with a therapist or a few friends. Once we were healed, then we were allowed to enter the public sphere of organizing. »

ma traduction :

« Nous avions mis sur pied des mouvements qui devaient être menés par des organisatrices fortes, « guéries, » en pleine possession de leurs moyens. Si nous n’étions pas en possession de tous nos moyens, il s’agissait d’une indication que nous n’étions pas prêtes à faire partie du mouvement. Nous avions construit le mouvement autour de l’idée que nous nous faisions de ce que nous devions être plutôt que ce que nous étions réellement. Nous avions ainsi créé une rupture dans notre façon de nous organiser collectivement. Nous devions prendre soin de nous-mêmes et de nos blessures avec des ami-e-s ou un-e psy, un travail de guérison à accomplir dans la « sphère privée. » Une fois réparées, alors nous étions autorisées à se joindre au travail collectif d’organisation dans la « sphère publique. » »

Même si les groupes de soutien au deuil diffèrent des groupes rassemblés autour de projets plus politiques, ceux contre la violence genrée, par exemple, je crois que certains parallèles entre les deux types d’organisation peuvent tenir la route. Dans le travail de deuil comme dans les efforts pour sortir d’autres types de situations difficiles (qu’il soit question de violence conjugale ou de mauvaises conditions de logement), il est tout à fait possible que les personnes touchées soient dans un premier temps, dans l’incapacité de « passer du je au nous ». Dans certains cas, elles jugeront peut-être que ce qu’elles ont de mieux à faire est de prendre soin du je, et de ne pas « passer au nous. »

Les personnes affectées par différentes problématiques, qu’elles soient d’origine économique / politique ou pas, sont les mieux placées pour savoir ce dont elles ont besoin, et ce qu’elles doivent faire pour survivre et/ou se reconstruire. D’un point de vue organisationnel, l’implication des personnes directement touchées par les problématiques autour desquels l’organisation travaille peut poser certains défis. Les personnes dont la situation individuelle est très prenante peuvent en effet avoir de la difficulté à réfléchir aux causes structurelles du problème et à s’organiser collectivement pour tenter de changer les choses. Pour un groupe militant ou un organisme à but non lucratif, intégrer des personnes qui vivent des situations difficiles, qu’elles soient ou non directement liées au champs d’intervention du groupe, peut impliquer de ralentir le rythme d’action, de réfléchir à des accommodements permettant la participation de toutes et tous. Autrement dit, cela demande au groupe de s’adapter aux capacités des personnes plus vulnérables et de reconnaitre que la présence de ces personnes est une force pour l’organisation.

Dans le cadre de mon travail, je me rend compte que l’intégration des personnes directement affectées par la pauvreté est un défi constant. Tenir compte des multiples réalités des personnes que l’organisation pour laquelle je travaille essaie de rejoindre est complexe. Dans un contexte de travail très marqué par le manque de temps, c’est un défi que nous peinons à relever. Pourtant, je crois profondément que c’est un défi qui vaut la peine d’être relevé. Le fait que je me trouve en ce moment plus définie par ma position d’aidée que par ma position d’aidante me rappelle à quel point la possibilité de joindre un effort collectif peut être importante lorsqu’on est dépassé par nos difficultés personnelles — même si, je le répète, je suis consciente des différences majeures qui existent entre la situation difficile mais individuelle qui m’affecte et la réalité des personnes écrasées par de multiples oppressions structurelles.

En ce moment, je me sens abimée, tout mon être est transformé par la perte. Mais c’est dans cet état, alors que toutes mes énergies sont concentrées, inévitablement, vers le deuil, que je me sens appelée à partager cette énergie, à la mettre au service d’autres que moi. Je me trouve dans une position quelque peu délicate puisque le message que j’ai reçu de la part de l’organisme au sein duquel je souhaite m’impliquer est que la participation aux activités de l’organisme se fait en deux temps : un temps pour être aidée, un temps pour être aidante. Dans ce contexte, je me sens obligée de justifier mon intérêt à participer à la fois à des rencontres de soutien et à la vie associative de l’organisme. Je me sens forcée de revendiquer une participation simultanée dans les deux rôles qui sont proposés, aidée et aidante, mais qui sont compris comme chronologiquement distincts.

Pour ma part, je crois que réfléchir à des actions collectives peut aussi faire partie du processus de guérison. Dans le cas qui m’intéresse directement, le processus de deuil, le « passage du je au nous » est probablement mois vital que dans d’autres contextes où les problèmes vécus sont causés par des systèmes d’oppression dont l’impact se fait sentir dans tous les replis des vies des personnes affectées. Je pense toutefois que dans un cas comme dans l’autre, tant les individus que les organisations gagnent à ce que la frontière entre aidé-e et aidant-e soit poreuse, voire inexistante.

Je souhaiterais donc proposer, un peu timidement, aux personnes vivant un deuil périnatal, de nous laisser guider par une redéfinition de l’adage « on est jamais mieux servi que par soi-même ». Faisons-nous confiance, collectivement, pour être les personnes les mieux placées pour connaitre ce dont nous avons besoin. Permettons-nous de collectiviser la douleur, de partager son poids pour réussir à la porter… Et pour les personnes qui comme moi, voient l’organisation collective comme l’une des avenues pouvant possiblement aider à notre cicatrisation individuelle, revendiquons notre place au sein des organisations peu importe où nous en sommes dans notre parcours de deuil. Donnons-nous les outils pour permettre la participation de celles et ceux qui ne sont pas « guéri-e-s »**.

 

 


* Trigger warnings : avertissements souvent placés au début de textes, d’images, d’extraits vidéo dont le contenu peut déclencher des réactions chez les personnes ayant vécu un traumatisme associé avec le sujet abordé.
** Pour reprendre les termes d’Andrea Smith sur les trigger warning, l’un des outils disponibles pour permettre la participation des personnes « abimées » : « These practices also recognized that the labor of healing has to be shared by all. Trigger warnings are one of many practices that insist that one does not have to be silent about one’s healing journey – that one’s healing can occupy public and collective spaces. And healing can only truly happen when we take collective responsibility for creating structures and practices that enable healing. »

Publicités

2 réflexions sur “quelques problèmes de la dichotomie aidée/aidante

  1. There was an error as I posted a comment… we’ll see if it works this time…

    I have not experienced the distinguishment you are referring to, re: leader / caregiver and participants, here. I’ve been going to 2 different groups, but both are chapters of The Compassionate Friends, which is a national organization in the U.S. (Maybe they have Canadian chapters?) There is certainly the acknowledgement that some of us are newly bereaved and that some are more seasoned in their grief, but no limitation on involvement based on that factor. I wonder if what you’re experiencing is more a generalization… an incorrect assumption that the newly bereaved don’t feel able to be of service until they are more « okay » than they are initially. I can see how they want to protect the newly bereaved from an overload of grieving + supporting, but it’s not helpful in all instances.

    I’m glad you have found some group support, as you grieve Paul’s death, and I hope the kinks can be worked out (for you) such that you feel your participation is maximizing your, and others, benefit.

    BTW, the phrase « passer du je au nous » is translated (in google) as « I spend at us », so I may be missing some context. I’m sorry if I’m misinterpreted the issue or your perspective…

    • Within the group meetings, i found that the distinction was less pronounced but i found that there were perhaps some incoherence in the larger group deals with parents who wish to be involved in the organization of activities for bereaved parents for example… Definitely not a complaint about the service they offer — which has been precious — more of a reflection on organization practices.

      I would translate « passer du je au nous » with « going from I to us ». A phrase to summarize the process of taking whatever individual problem one is faced with and exploring the larger collective causes behind it, and eventually joining efforts to deal with structural problems rather than looking only for individual solutions…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s