se/souvenir/s

Au club de judo, après le cours. On félicite une nouvelle ceinture noire.
L’ambiance est à l’échange de souvenirs. Mon voisin parle de son passage de ceinture noire.

Je me rend compte que je n’ai pratiquement pas de souvenirs du mien.
Le 4 juin 2005, c’est dûment noté dans mon « passeport ». La semaine d’après, j’aurai 18 ans.
J’essaie de conjurer les souvenirs. Il me revient vaguement l’image d’un diner après le passage de grade. Mais c’est à peu près tout.
Un passage à vide.
Je connais les dates mais je ne me rappelle plus de grand-chose. De la multitude des mailles qui formaient ma vie à ce moment, je n’arrive à en remonter qu’une. Celle qui raconte la fin de la vie de Jacques.

Le passage de ceinture reste absent de mon esprit. Après, j’ai dû dire à Jacques que ça avait bien été. Est-ce que je l’avais appelé?

Ça me trouble. Je n’imagine pas aujourd’hui que j’aurais su dégager suffisamment mon esprit des événements qui se déroulaient à la maison pour partir passer un examen de judo dans une autre région. On avait passé la nuit précédente à l’extérieur. J’étais partie de chez moi. J’avais quitté le chevet de mon père qui mourrait. Est-ce que j’avais conscience de la gravité de la situation?

À la toute fin, je sais, je le savais.
Je reconnaissais la mort qui arrivait.
Je la connaissais. Je la reconnaissais.

Je l’avais déjà vue. Sans la (re)connaître alors. Cinq ans plus tôt. Septembre 2000.
Ma mère mourrait. J’étais à la maison. J’étais rentrée le soir précédent avec mon frère et ma cousine. On a écouté un film. Puis mon oncle est venu nous réveiller au petit matin.
On est partis la rejoindre.
La voir.
Là aussi, plein de trous dans ma mémoire.

Je me rappelle de la lumière du début de l’automne. Les rayons du soleil montant dans la pièce où le personnel avait amené le corps de Christine. Elle n’était plus là mais la lumière était tellement belle et intense qu’il était difficile de résister à la tentation d’y voir un signe. Quelque chose d’extérieur qui nous confirmait la gravité du moment.

Le temps a passé. La pièce s’est doucement remplie des membres de la famille. On a partagé un petit déjeuner. Un brunch du dimanche surréaliste dans cette pièce triste et magnifique.

Cette photographie me transperce, elle fait éclater la mémoire. Je suis désormais dépositaire des représentations de ma mère enfant. Le temps se désagrège sous mes doigts, j’assiste à la présence en train de s’effacer, d’être oubliée. Cette photo va se perdre. Ce sera la dernière mort. Et cette mort — cette possibilité d’un oubli total, définitif — était inscrite depuis le début, depuis le désir de faire la photographie de la petite Pauline au jardin d’été.

— Gilles Chagnon, Elle arrive avec l’été, p. 36-37.

 

Hier, au travers de ces quelques lignes du récit d’un psychiatre et psychanalyste sur la mort de sa mère, j’ai été frappée.

Les photos finissent souvent par disparaitre. Les souvenirs meurent aussi, s’effacent.
Mais seulement dans la mesure où, dans un premier temps, quelqu’un prend le temps et la peine de les emmagasiner.

Je lis les lignes qu’il a écrites sur la mort de sa mère. Elles évoquent des images de la mort de la mienne. Il parle du changement de saison. « Elle est partie comme l’hiver arrivait. » Dans ces quelques mots, je me reconnais. Je reconnais la tendance que j’ai aussi de vouloir faire coïncider mon vécu avec des événements célestes, météorologiques ou historiques. La volonté humaine de rendre notre existence individuelle plus signifiante alors que force est de constater que le parcours de chacune et chacun pèse bien peu dans la trame de l’Histoire. Et pourtant, chacune de nos histoires est pour nous l’Histoire. Nous faisons sens de notre parcours individuel en l’ancrant de le reste de l’histoire, des histoires.

En lisant l’histoire de Gilles Chagnon et de sa mère, Pauline, je suis frappée. Je reconnais ma volonté de donner un poids aux histoires de personnes autour moi qui ne peuvent plus faire ce travail de création de sens. Paul. Dont l’absence me pèse. Dont l’absence d’une histoire longue et riche me déchire. Mais aussi Christine. Et Jacques. Dont l’existence dans le monde est tributaire de la mémoire des autres.

J’avais été habitée par la volonté d’écrire leurs histoires, et la mienne, il y a quelques années, mais sans le sentiment d’urgence qui me pousse maintenant. Il me manquait aussi peut-être l’impression que mon expérience pouvait s’inscrire dans une matrice formée de toutes les autres histoires entrelacées. Les histoires de deuil. De mort. De vie.

Je suis pressée d’écrire, pressée de donner du sens à tout ce non-sens. 
J’ai besoin de me défouler. Faute de crier, faute de papier, je m’en prends à l’écran.
Je gueule dans ma tête et en tapant sur les touches de l’ordinateur.

Je pense à Paul. À sa vie.
Je pense aussi à la mort de Paul. J’essaie de me remémorer tous les détails, toutes les heures et les minutes.

J’ai été chamboulée, il y a plusieurs semaines, par ce billet publié par une maman endeuillée sur le blog, que je je venais de découvrir. Elle y raconte les heures juste avant et après la mort du deuxième enfant qu’elle a perdu. La douleur de ces moments. L’importance que les choses soient faites selon ses souhaits.

Des souhaits qui peuvent peut-être se présenter spontanément quand on se retrouve face à la mort, mais qui, plus sûrement, grandissent en nous quand on la côtoie plus d’une fois. Lorsqu’on y pense avant le moment ultime.

Au chevet de Paul au cours de ces jours où le temps s’était arrêté, rythmé seulement par la ronde des changements de personnel, je savais, au fond, ce que je devais faire de ces dernières heures. Être là, être là jusqu’à la fin. Prendre le temps de dire au revoir.

L’importance immense des derniers moments passés avec une personne que l’on aime se cristallise quand la poussière retombe. Quand il est trop tard pour y changer quoi que ce soit.

J’ai essayé, autant que possible d’être présente pendant ces instants. De résister à la tentation de m’évader. J’ai essayé de rester là. D’emmagasiner ce que pouvais de ces moments. D’être là. Avec Paul. Pour lui. Pour moi.

À sa mort, la pièce était sombre. Dehors il faisait noir. L’hiver était encore là.
Quand on a finalement quitté l’hôpital, je n’ai pas réussi à repérer là-dedans un signe de l’univers, me confirmant le drame qui venait de se produire. La Terre avait continué de tourner. Les néons du centre commercial brillaient. La voiture glissait un peu sur la route enneigée.

Mon monde s’était effondré. Sans que rien ne paraisse dehors.

Il n’en reste que des mots

la mécanique des dates et des heures importantes
4 semaines. 3 jours/22 jours/3 jours.

des souvenirs

à rapiécer
à ressasser
à redire
à écrire
à marquer

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