tisser des liens, créer du sens

il y a cinq mois,
il y a 151 jours

Paul naissait. J’entamais les 4 semaines les plus complètes, les mieux remplies, de ma vie. Je me projetais dans l’avenir, dans ce futur complètement transformé par la présence d’un enfant. Je me lançais à pieds joints dans cette aventure — il faut dire que rendue là, je n’avais plus vraiment le choix.

Le 4 janvier, pendant quelques minutes, j’aurais aimé avoir le choix. Je me sentais complètement dépassée par les événements. Déboussolée par l’expérience ratée de l’accouchement. Confuse par l’absence de mon enfant, qui n’était plus dans mon ventre mais pas encore dans mes bras. L’espace d’un instant, j’ai espéré ne pas regretter cette décision d’avoir mis au monde un enfant qui n’avait rien demandé.

Un instant de doute. Puis des heures interminables à attendre de vraiment rencontrer mon bébé. Je n’en pouvais plus.

Juste avant minuit, le samedi 4 janvier 2014, j’ai rencontré mon fils.

P. sort de la chambre qui nous a été assignée pour aller voir ce qui se passe à la pouponnière. Moi je suis clouée au lit par la fin de la péridurale et les suites de la césarienne. Je trépigne intérieurement.

P. arrive, avec le tout petit bébé dans ses bras. Je le revois sur le pas de la porte. Un autre instant de doute : lui, il connait déjà son enfant, moi, est-ce que je vais réussir à m’y attacher? P. dépose notre bébé dans mes bras. Les yeux décidément fermés, l’affreux pyjama jaune, le cathéter installé sur sa toute petite main (j’espère de tout mon coeur qu’il ne lui ont pas fait trop mal). Il dort. Je ne sais pas trop quoi faire, après ces heures d’attente, mais je sens que le pyjama de ratine est une barrière de trop entre nous. Doucement, je déshabille Paul pour le coller sur ma peau. Puis je l’allaite. Je lui parle.

Dans l’enchainement de ces gestes à la fois nouveaux et ancrés dans la longue chaîne de l’expérience humaine, j’ai cimenté, doucement mais solidement, le lien qui nous unirait, Paul et moi et son papa. Au cours de ces heures irréelles, entrecoupées d’un sommeil qui me prenait sans crier gare, je suis devenue la maman de mon enfant. Paul. Mon bébé alors sans prénom.

Le lendemain, je crois, P. m’a demandé si je lui avais dit je t’aime.
Je ne sais pas. J’essaye, du bout des lèvres d’abord.
je t’aime
Je ne te connais pas encore mais je t’aime. Je ne te connais pas encore et je t’aime.

À travers ces mots, à travers les gestes posés — allaiter, emmailloter, baigner, changer — le lien s’est créé. Il s’est cristallisé, il s’est imposé, comme s’il avait toujours été.

Je ne peux pas dire que le 4 janvier 2014 a été le plus beau jour de ma vie. Ce serait une formulation simple, facile, qui irait de soi, mais qui nierait une vérité plus complexe. Le 4 janvier, j’ai entamé une relation intense, magnifique. Je suis entrée dans un monde de superlatifs. Je n’en suis pas (encore) sortie.

Le 4 janvier, j’ai commencé à rencontrer Paul, à créer le sens que notre vie commune allait prendre. J’ai laissé le sens prendre sa place, nous guider, à travers le quotidien. J’ai commencé à poser les gestes qui ont construit mon expérience de parent. Qui ont fait de moi, au fil de leur répétition, une mère. Une mère qui aurait à faire des choix, qui ferait des erreurs, qui se questionnerait sans cesse.

Depuis quelques mois, je découvre une communauté de parents endeuillés dont les expériences, si elles ont en commun une souffrance indicible, varient beaucoup par leurs circonstances. Je lis les expériences des unes et des autres et je prends conscience, un peu plus chaque jours, de l’immense privilège que j’ai eu de faire la connaissance de Paul pendant quatre semaines. Non seulement nous avons eu du temps, mais nous avons eu plein de moments de vie « normale », de moments pour nous permettre de tisser l’étoffe de notre expérience de famille. Plein d’instants banals à célébrer.

D’où je me situe aujourd’hui, l’existence et le souvenir de ces moments légers, des rires, des préoccupations sans conséquences, agit comme un baume apaisant. Quand la peine me fait perdre pied, les images et les souvenirs de Paul, si beau et si doux, de son odeur, de sa présence, me servent de bouée. Ils m’emportent. Je m’accrochent à eux.

Nous avons existé. Nous existons.

 

 


PS.

À toi qui ne me connais pas et qui me sers des phrases vides de sens, devant lesquelles je reste muette: Ne me dis pas que c’est mieux comme ça. Qu’il y a forcément une raison pour que mon bébé soit mort. Qu’on en aura d’autres. Ne me dis pas ça.
Pis va chier.

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