petites banalités

IMG_5062Au milieu d’une conversation banale, j’aperçois deux photos collées sur notre frigo. En une seconde, je me transporte aux moments où ces photos ont été prises. Quand j’étais simplement émerveillée par ce petit être qui se joignait à nos vies, quand les photos n’avaient encore rien du trésor immense mais insatisfaisant qu’elles sont devenues. Je passe et repasse ces moments dans ma tête.

Le premier voyage en voiture. Paul emmitouflé pour faire face aux températures extrêmes du début janvier. Les petites mitaines rayées qui nous épatent : le seul truc qui tienne en place, malgré le fait qu’elles ont été tricotées par grande-tante française qui n’a jamais connu les -30C qui marquent les premiers jours de 2014. La visite où Paul regarde sa cousine d’un air admiratif, elle qui le surplombe du haut de ses neuf mois. Le séjour dans le bois. Le bain, les siestes, petits moments quotidiens presque insignifiants.

Je sens mes entrailles se tordre quand je prend la mesure de ces si courtes semaines. Quand je m’aperçois de la distance qui se creuse entre ces temps de grâce et les journées d’errance que je traverse maintenant. Pendant quelques temps, je pouvais me dire que j’avais passé plus de temps avec Paul que sans lui… Plus maintenant, plus jamais, même si je passais ma vie à me répéter qu’il est avec moi…

Évidemment qu’il est là, mais jamais autant que son absence qui m’écrase. Qui me donne l’impression d’être brisée, déchiquetée. Qui m’empêche de sourire quand je lis ou j’entends des petits riens pour signifier l’arrivée imminente d’un bébé. Je me sens si loin de cette légèreté. Comme si je connaissais un secret que personne ne veut entendre – des fois, les bébés meurent – mais que j’étais pour toujours en dehors du club auquel tout le monde semble appartenir – la plupart du temps, tout va bien.

Tout ne va pas bien.

Aller chez la coiffeuse devient anxiogène. Le sait-elle? Le quartier est petit, les nouvelles circulent vite. Sinon, je lui dit comment? La dernière fois qu’on s’est vu, j’étais en plein troisième trimestre. Presque six mois plus tard, ma tignasse fait foi de mon manque de courage pour faire face à cette situation pourtant banale.

J’ai peur de prononcer les mots. Peur d’imprégner le petit local avec toute ma peine.

Mais je ne veux pas faire comme si de rien était. Je ne peux pas faire semblant.

Je rentre. Ça va aller. L’atmosphère est lourde alors qu’elle me lave les cheveux. Le small talk est difficile. Le ton enthousiaste habituel manque à l’appel. J’ai l’impression qu’elle sait. Je sais qu’elle sait. Je m’assois. Derrière moi, en me regardant dans le miroir, elle me dit qu’elle est désolée. La tension baisse. Je survis à la coupe de cheveux. J’ai le toupet court. Le cœur lourd.

Lourd et distendu.

Mon bébé. Mon bébé de chair, de peau, de sang, d’odeurs. Mon bébé que ni les mots ni les photos ne peuvent faire revivre. Cette réalité me rentre dedans, évidente et à la fois tellement élusive. Paul, l’être envers qui tout mon amour est tourné. Mais qui ne peut le recevoir.

Je n’arrive pas à m’imaginer que cet amour n’aurait pas été chaque jour aussi limpide. Je n’arrive pas à le voir comme quelque chose qui aurait dû être dynamique. Je refuse autant d’imaginer que j’aurais pu avoir des journées où l’énervement aurait pris le dessus sur l’affection que d’envisager le fait que cet amour aurait grandi au fil du temps. Je ne peux pas concevoir que cet amour pourrait encore prendre de l’expansion. Je veux donner tout mon amour à Paul. Tout, tout de suite, pour toujours.

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2 réflexions sur “petites banalités

  1. First, Paul was absolutely gorgeous. Just a beautiful little boy. Thank you for sharing the photo.

    I am very sorry that you know the secret, that you had to experience the death of your son to know it.

    I know that feeling of going to the hairdresser after the death of your child. Actually I’ve known it twice. The impossibility to make small talk, to share how enormously your life has changed, how devastated you are that your precious son has died.

    • I’ve been so upset because of this awful knowledge that everything can go wrong. I feel sick being surrounded by so many (future) parents for whom everything will probably be just fine… I’m envious and sad and angry (and i feel a guilty for feeling that way…)

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