la peur

J’ai mal partout.

Au corps, au cœur, à la tête, à la confiance, au bonheur.
Ici et ailleurs aussi, il n’y a pas de fuite possible.
Il n’y a pas de mots pour ce désespoir.

L’envie irrésistible d’être ailleurs, dans une autre version de ma vie.

Celle où, hier, j’aurais pu faire comme tout le monde et partager trop de photos de mon bébé pour ses quatre mois. À la place, déchirée à l’idée de ne pas crier au monde entier qu’il aurait du être parmi nous, mais sans avoir les mots justes, j’ai partagé un bout de pas-grand-chose en me demandant si je dérangeais.

Celle où, aujourd’hui, j’aurais pu être énervée de passer ma journée à la cour municipale au lieu de profiter du soleil en me promenant avec Paul. Mais vraiment, je n’en ai pas grand-chose à faire du soleil. Toute la journée, mon cœur se retournait chaque fois que je nous revoyais au même endroit en janvier, avec notre bébé tout neuf, débordant de fierté. Devant le pupitre où je m’étais tenue, en me balançant d’un pied sur l’autre pour bercer Paul, collé sur moi dans le porte-bébé, trois policiers se sont succédé. Sur le banc où j’avais allaité Paul, vorace malgré ses quelques jours, une autre famille avait pris notre place. Un autre couple, lui aussi arrêté en 2012. Un autre couple qui a eu le temps de faire un enfant entre-temps.

J’aurais tellement aimé pouvoir répondre avec enthousiasme et moult détails mondains à la dame qui nous a dit : « Vous aussi vous aviez un bébé avec vous le dernier coup. » À la place, j’ai murmuré qu’il était décédé. J’ai eu l’impression qu’elle ne m’avait pas entendue, mais pas le courage de répéter.

******

J’ai de la misère à savoir quoi dire, quoi pas dire, quoi écrire.

J’ai besoin de parler et d’écrire, besoin de mettre des mots sur ce qui me ronge. Mais la vieille peur de déranger ne se cache jamais bien loin, elle s’esquive quand j’essaie de lui mettre mon poing dans la gueule et contre-attaque quand je ne m’y attends pas.

Est-ce que ça intéresse quelqu’un-e? Est-ce que ça vaut la peine? Et si je créais un malaise? Si une amie me posait la question, je lui répondrais que ce qu’elle a à dire est valide. Je me lancerais peut-être même dans une discussion théorique sur « le privé est politique » ou la socialisation genrée derrière cette peur de déranger. Mais bon, c’est fort la socialisation!

Enfin, dans un esprit de défiance, et pour conjurer la peur, j’appuie sur « Publier l’article ».

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7 réflexions sur “la peur

  1. J’espère bien que tu vas continuer de peser sur « publier l’article ». Si tu savais à quel point ça fait du bien de te lire, d’avoir un aperçu d’où tu es, de ce avec quoi tu vis. Pour éviter que parler de Paul devienne tabou, j’espère bien que tu vas continuer de peser sur « publier l’article »

  2. À tous les matin je vérifie si tu as écrit quelque chose. Tu ne peux pas imaginer l’impact que tu fais sur les gens en te libérant ainsi. Le deuil rend les gens inconfortable, que dire, que faire pour réconforter … Le deuil est un sujet tabou.
    L’impact que ton écriture fait sur les gens est positif et cet effet positif te reviendra comme un boomerang.
    😘 xxx

  3. L’avantage fondamental des humains d’aujourd’hui, c’est qu’ils ont plein de moyens de se parler pour se libérer de leurs tristesses et partager leurs grandes joies. Tu utilises très bien un de ces moyens pour nous parler d’une expérience qui t’est propre mais en même temps partagée par plein d’autres. Cette prise de parole te permettra certainement d’aller chercher une certaine paix intérieure et de te connecter avec des gens qui sont importants pour toi ou qui ont vécu quelque chose de semblable. De grâce, continue à appuyer sur publier. Personnellement, ça ne me crée rien d’autre que des malaises nécessaires qui confrontent les tabous oppressant les parents qui vivent ce que tu vis. Ça me donne envie de te consoler et de te dire que je vous aime toi et toute ta famille.

    Le tabou autour de la mort des enfants, il cause le malheur des personnes qui le vivent et l’inconfort des personnes autour. Je suis content (le mot sonne un peu drôle dans le contexte) que tu saisisses l’occasion pour essayer de briser ce tabou. Ça me fait penser à cette vidéo que j’ai écoutée avant de devenir parent : https://www.youtube.com/watch?v=12OAr0lt4bk . Une des remarques porte sur ce tabou et elle m’avait fait du bien à entendre pour me sensibiliser à cette situation. Tu n’est pas seule à vivre cela, tout le monde vit de la tristesse en pareille situation. En parler et continuer à construire ne pourra que t’aider à retrouver du sens dans cette vie qui doit parfois (et à juste titre) te paraître injuste.

    Love

  4. Continue à écrire. Parce que tu as vraiment un talent rare pour l’écriture. Parce que tu parviens à mettre des mots et des images sur tes émotions avec une justesse et une humanité telles que nous parvenons à les vivre un peu avec toi, ou du moins à les imaginer. Continue à écrire parce que tes réflexions, j’en suis certaine, peuvent faire du bien à de nombreux parents ayant perdu un-e enfant et ne trouvant pas les mots pour les exprimer, les traduire, les partager. Continue à écrire parce que tu nous permets de pleurer Paul encore et encore. Et de nous souvenir.

  5. Non, tu ne déranges pas… Je pense que le mouvement de réserve est vrai aussi pour les gens qui sont autour de toi… du moins pour moi. Parce que nous nous connaissons seulement. Je n’ai vu ton fils qu’une seule fois et je t’ai vu enceinte qqfois seulement. Pourtant, avec ce que tu vis, avec mes propres craintes pour mes enfants, avec ce que d’autres ont vécu près de moi, je me sens proche quand même de toi. Proche sans l’être… un peu comme pour la naissance qui unit les gens, même les mères qui ne se connaissent pas, autour d’une expérience unique, extraordinaire, commune et banale à la fois (dans le sens de quotidienne depuis la nuit des temps).

    Je t’ai croisée à cette manif du 1e mai, j’aurais voulu te parler de Paul, de ton deuil, de comment tu vis la manif à marcher auprès d’une petite famille… mais c’est n’était pas le moment! Et si, à ce moment précis-là, tu n’y pensais pas? Si tu étais libérée ne serait-ce que 30 secondes de tes pensées? de ta souffrance? Je ne peux tout de même pas t’en parler et risquer de briser ce moment si précieux! Et je suis qui, auprès de toi, pour t’en parler? Et si je te dérangeais, moi aussi?

    Je voulais également prendre de tes nouvelles à d’autres moments qu’on s’est croisées, mais chaque fois, l’ambiance légère m’en a empêchée. Mais je pense à toi très souvent, je pense à ton petit Paul et à n’importe quel moment que tu voudrais en parler, moi, tu ne me déranges pas.

    • merci beaucoup Annie-Pierre.
      Je comprends que la réticence des gens à aborder le deuil et la peine vient souvent de leurs bonnes intentions et pas de leur indifférence. Depuis le mois de mai, mon besoin de parler de Paul tout le temps s’est calmé un peu mais je suis toujours contente de le faire quand quelqu’un-e a envie de parler de lui.

      Tout ça pour dire : ça ne me dérange pas qu’on me parle de lui. Ça me fait vraiment du bien quand je sais que d’autres pensent à Paul.

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